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Trouver son chemin quand on est extrêmement sensible

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Spray towers over the 57-foot-tall Ludington Lighthouse in Michigan as a storm packing winds of up to 81 mph howled across the Midwest and South on Tuesday, Oct. 26 2010. Jeff Kiessel, Ludington Daily News, Source: Wikimedia commons
  • Avez-vous parfois été considéré-e par d’autres comme «beaucoup trop sensible» ?
  • Est-ce que les disputes violentes et les cris vous rendent malade ?
  • Est-ce que les foules vous épuisent, au point que vous avez besoin de vous retrouver seul-e pour récupérer ?
  • Est-ce une nécessité pour vous de vous rendre par vous-même aux événements sociaux, afin de vous permettre de pouvoir rentrer plus vite, si vous en ressentez le besoin ?
  • Vous arrive-t-il de manger beaucoup, voire trop, pour faire face au stress ?
  • Avez-vous remarqué que vous absorbez le stress, les émotions ou même les symptômes physiques des autres ?
  • Avez-vous fortement besoin de la nature pour vous ressourcer ?
  • Avez-vous besoin de long temps de récupération pour vous retrouver après avoir interagi avec des personnes difficiles ou des « vampires » qui absorbent votre énergie ?
  • Préférez-vous les relations sociales en tête à tête ou en petits groupes ?
  • Avez-vous besoin de vivre dans de petites localités, voire en pleine campagne ?

Alors, il est possible que vous soyez un ou une empathe, c’est-à-dire une personne dont la sensibilité est telle qu’elle absorbe les émotions, les sentiments et les réactions des autres sans être en mesure de s’en protéger comme le font la majorité des personnes.

Si l’expérience n’est pas nouvelle, elle est longtemps restée tabou en occident. Ce terme est relativement récent, et il a encore une connotation plutôt liée à l’ésotérisme et à des parcours de vie en dehors des normes établies en matière de croyances ou de mise en mot de son parcours de vie.

Il se trouve que les empathes ont trouvé une ambassadrice intéressante et très pertinente dans la personne de la Dr. Judith Orloff, elle-même empathe et docteur en psychiatrie. Elle a travaillé dans le monde hospitalier entre 1979 et 1983, date à laquelle elle a ouvert un cabinet privé. Elle est également membre de l’association américaine des psychiatres (1). Elle a commencé à publier en 1996 (2) et n’a pas cessé depuis. Ses livres sont intentionnellement écrits pour être accessibles au plus grand nombre, tout en conservant un appareil de note permettant aux professionnels de vérifier sur quoi elle se fonde pour tenir ses propos.

Le Dr Orloff est venue au cœur de son sujet avec son tout dernier ouvrage, «The empath survival guide» (3), autrement dit le guide de survie pour personnes empathes.

 

The Empath Survival guide
Judith Orloff; The Empath survival guide – Life strategies for sensitive people; Sounds True, 2013

Dans ce texte, elle a pris le risque de s’exprimer personnellement et humainement. Elle parcourt les différentes dimensions de ce que cela peut signifier que d’être un-e empathe pour de nombreuses personnes. Elle donne des clefs pour aider les personnes à se situer par elles-mêmes et des outils pour faire face aux situations de leur quotidien.

Elle aborde les différentes formes d’expériences d’être empathes : physique (quand on absorbe les symptômes physiques de l’autre), émotionnelle (quand on absorbe les émotions d’autrui au point d’être parfois une « éponge émotionnelle »), intutif-ve (pour les personnes dont les intuitions vont très largement au-delà de ce qu’on met usuellement sous ce terme).

Nombre de ces personnes ont beaucoup de difficultés à se protéger, comme une maison ouverte aux quatre vents, et se retrouvent de ce fait souvent en demande d’aide envers les professionnel-le-s de la santé. Ce faisant, elles risquent fort d’être diagnostiquées à tort comme dépressives, bipolaires, voire psychotiques, et d’être soumises à une médication lourde qui ne les aide pas et qui a de nombreux effets secondaires.

Pouvoir mettre un mot sur qui elles sont et sur ce qui influence leurs parcours de vie va aider les personnes à se retrouver, à reprendre la direction de leur existence, à réduire très fortement voire à se débarrasser de traitements médicamenteux inutiles et handicapants et à chercher de nouvelles pistes pour mener leur existence.

Chemin faisant, Judith Orloff donne de nombreuses pistes utiles et des outils pertinents concernant les émotions et la santé, les addictions, les relations amoureuses, l’autoprotection face aux narcissiques pervers, l’éducation des enfants, le monde du travail, la création de groupes de soutien mutuel, etc.

Cet ouvrage est clair, direct, agréablement écrit, fluide et il se lit facilement. En ce qui me concerne, il m’a permis de mettre un mot sur un ensemble de nombreuses observations qui étaient restées éparses et dont je ne sentais pas trop que faire. Pouvoir mieux intégrer cette dimension dans la manière dont je conduis ma vie est m’important.

Le chapitre un peu faible de cet ouvrage, en ce qui me concerne, est celui que j’attendais le plus : comment faire face dans ma propre vie professionnelle, souvent rocailleuse et dans celle de nombreuses autres personnes, parfois encore bien pire. La stratégie principale proposée par le Dr Orloff est d’être indépendant-e, afin de pouvoir mettre une distance entre soi et les turpitudes du monde de l’entreprise et en tout cas assez autonome pour pouvoir s’isoler quelques minutes avant des situations qu’on prévoit difficiles.

En plus de ne pas toujours être possible (certaines personnes peuvent avoir des engagements qu’elles ne peuvent pas lâcher du jour au lendemain), cette stratégie risque de se limiter à échanger les stress dus aux collègues et aux employeurs avec ceux dus aux clients. Est-ce réellement un gain ?  J’ai de sérieux doutes. Par ailleurs, la mode actuelle des « open space » en entreprise, l’accélération des activités professionnelles et la rapidité avec laquelle certaines situations peuvent dégénérer fait que les personnes n’ont souvent pas le loisir de s’isoler, mêmes quelques minutes, avant de faire face à une situation dont elles sont prévenues qu’elle va être conflictuelles. Elles le découvrent et doivent y faire face dans l’instant! Que faire pour pouvoir vivre et gérer au mieux ce genre de situation, particulièrement difficile quand on est empathe, reste pour moi une question ouverte.

Mais, en ce qui concerne les autres dimensions abordées par Judith Orloff, cet ouvrage me semble extrêmement pertinent et je ne doute pas qu’il va aider de nombreuses personnes qui se retrouvent dans les propos de Judith Orloff à mieux mener leur vie. C’est déjà beaucoup.

 

 

(1) Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Judith_Orloff

(2) Judith Orloff ; Second Sight: An Intuitive Psychiatrist Tells Her Extraordinary Story and Shows You How to Tap Your Own Inner Wisdom ; Three Rivers Press (CA) Mar-2010 (pour l’édition actuelle)

(3) Judith Orloff ; The empath survival guide – life strategies for sensitive people ; Sounds True ; mars 2017

Ce texte est complété par un ensemble de CDs, ayant pour titre : « Essential Tools for Empaths: A Survival Guide for Sensitive People », auprès du même éditeur

L’idéalisme, les désillusions et la quête de sens des personnes HP

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Grâce à quelques auteures compétentes, expérimentées, sensibles et respectueuses comme Christel Petitcollin, Jeanne Siaud-Facchin et quelques autres, les personnes « hp » de langue française ont à leur service quelques ouvrages qui peuvent les aider à trouver plus facilement un chemin dans la vie (1). En tant que tel c’est très précieux. Ceci dit, la littérature francophone sur les parcours de vie de ces personnes reste limitée. Il n’y a pas de quoi remplir un rayon de bibliothèque d’ouvrages significatifs, de qualité et aidants.

De ce fait, ces mêmes personnes peuvent être intéressées par l’existence d’une autre source d’informations de qualité, à savoir l’éditeur spécialisé de langue anglaise Great Potential Press Inc. (2).

Un des ouvrages de son catalogue est en particulier susceptible d’attirer ce public, car il traite des questions et des crises existentielles quasi permanentes que vivent nombre de personnes hp. Il a pour titre « Searching for Meaning – Idealism, Bright Minds, Disillusionment and Hope » (3).

L’auteur y aborde de nombreuses thématiques, dont l’origine des quêtes de sens particulièrement intenses des personnes hp, des idéaux le plus souvent très élevés de ces mêmes personnes, des désillusions auxquelles les sociétés humaines et leurs propres limites les confrontent, des manières de faire face à ces crises permanentes (certaines étant plus saines ou plus utiles que d’autres), de l’art et de la manière d’arriver à une plus grande sérénité.

Malgré un certain nombre de limites sérieuses, cet ouvrage comporte des remarques et des apports qui me semblent importants et très utiles.

En ce qui concerne les limites, celles qui me semblent les plus problématiques sont les suivantes:

  • Quand il traite de l’origine des valeurs qu’une personne acquiert au cours de son enfance, l’auteur ne prend en compte que l’entourage et les influences sociales sur cette dernière. Il passe complètement sous silence la référence intérieure de la personne, pourtant particulièrement développée chez les personnes hp, au point de contribuer à les faire se sentir très différentes, voire étrangère à leur environnement et ceci des un très jeune âge. C’est d’autant plus étonnant que l’existence de cette référence intérieure est reconnue par les psychologues humanistes au moins depuis le début des années 60 (4).
  • La deuxième limite est que cet ouvrage est écrit d’un point de vue totalement matérialiste. Les dimensions de « plus grand que soi » ou d’expériences spirituelles que peuvent vivre les personnes hp n’y ont aucune place. Chacun est, bien sûr, libre de ses (non-)croyances, mais les crises auxquelles font face les personnes hp, la difficulté pour elles de trouver un chemin satisfaisant, celle de faire face à leurs désillusions, la difficulté de choisir une voie parmi toutes leurs potentialités (tout en faisant en sorte que le fait de devoir en laisser de côté un grand nombre soit supportable) me font dire que l’expérience spirituelle des personnes hp est pour elle un guide encore plus essentiel que pour les autres personnes (et, ceci, quelle que soit la forme qu’elle prenne).
  • La question de la survie sur la place de travail n’est pas non plus abordée alors même qu’elle peut s’avérer extrêmement difficile pour les personnes hp. Dans la plupart des univers professionnels, l’exigence de conformité est encore bien plus forte qu’à l’école. Les personnes sont aussi confrontées particulièrement durement a des comportements humains qui sont à des années-lumière de leurs idéaux. Survivre dans un milieu qui peut être extrêmement toxique est d’autant plus difficile qu’on ne choisit pas toujours son job. Il arrive très fréquemment qu’on doive se contenter du peu qu’on trouve et cela peut être extrêmement risqué d’abandonner un poste dans la conjoncture actuelle. Arriver à faire face dans un pareil univers aurait largement mérité un chapitre.
  • Dans ce texte, il est beaucoup question de la très grande sensibilité et des ressentis très intenses des personnes hp. Par contre, la justesse et la lucidité de nombre des constats faits par ces mêmes personnes ne sont pas reconnues. Or il s’agit d’une dimension du problème. C’est particulièrement douloureux de vivre en constatant de nombreux dysfonctionnements autour de nous, d’avertir de leur existence, de proposer des solutions, de se faire violemment rejeter pour ce faire, puis de constater que tout ce que nous avons vu et prédit se confirme (le tout sans la moindre reconnaissance, bien sûr) !
  • Au chapitre 6, l’auteur insiste sur l’importance de se connaitre soi-même. Ce constat est essentiel. A être purement cognitifs, les systèmes scolaires coupent d’eux-mêmes les enfants. Les entreprises vont exactement dans le même sens. Des jeunes très doués qui ont un mental puissant et qui se sont particulièrement investis sur le plan cognitif se voient de ce fait encore plus complètement coupés de qui ils sont profondément. Par contre, l’auteur se garde bien de donner des outils efficaces pour se reconnecter aux personnes qui en manqueraient ! c’est ainsi qu’un outil aussi essentiel (et éprouvé) pour retrouver le lien a ses ressentis qu’est le focusing (5) n’est même pas mentionné ! Bref ce chapitre est tronqué de nombreuses pages essentielles pour qu’il puisse vraiment atteindre son but.

 

A mes yeux, ces limites sont importantes. Mais elles sont contrebalancées par une série d’éléments importants qui font que cet ouvrage vaut la peine :

  • Dans le même chapitre ou l’auteur insiste sur l’importance de se connaitre moi-même, il finit par suggérer aux personnes de se faire aider. Il ne s’agit pas tant de psychothérapie (être hp n’est pas un trouble, mais une manière d’être au monde) que de trouver un mentor qui comprenne en profondeur ce que c’est que d’être hp et qui puisse aider une personne a se reconnecter avec elle-même, à lire et à faire le tri dans ses ressentis corporels (pour reprendre le terme du focusing), à découvrir les arcanes des relations humaines, à apprendre à faire face à ses désillusions et ses crises existentielles et à trouver un chemin dans son existence alors qu’on s’est bien gardé de lui en donner le mode d’emploi!
  • L’auteur insiste sur le fait que c’est une problématique essentielle et inhérente au fait d’être hp que d’avoir un haut degré d’idéal, de très douloureuses désillusions quand la société ou la personne elle-même ne correspond pas à ses exigences, et de vivre des dépressions existentielles à répétition. Tout l’enjeu pour la personne est d’arriver à vivre dans une société qui ne répond pas à ses exigences, de faire avec le fait qu’elle-même n’y arrive pas, de trouver quelque chose qui fasse qu’elle sente malgré tout que son existence a du sens, et qu’elle trouve une satisfaction alors même qu’elle ne pourra déployer qu’une petite partie de ses potentialités. C’est l’enjeu d’une vie et c’est là ou certaines manières de « faire avec » sont plus fructueuses que d’autres.
  • Il fait référence à la notion de « sur-stimulabilité » issue des travaux de Kasimierz Dabrowski. Cette notion dénote les réactions particulièrement intenses des personnes hp, aux manières dont elles se manifestent (Dabrowski définit 5 catégories) aux forces et aux faiblesses que cela peut induire. Ces catégories me semblent intéressantes et pertinentes et elles peuvent aider les personnes à mieux comprendre leurs réactions.
  • Il liste 12 manières de « faire avec » qui peuvent s’avérer problématiques si on en dépend trop. Ces manières comprennent des comportements comme « avoir une attitude totalement rigide et exiger des autres qu’ils s’y conforment », « se retirer dans sa tour d’ivoire », « s’en foutre complètement », « étourdir son cerveau en particulier via un usage de substances diverses », « être sans cesse dans la colère et la révolte », etc. Si nous recourons toutes et tous à ces techniques à des degrés divers, elles ont l’inconvénient très grave de nous couper de nous-mêmes et des autres. Nous devons donc prendre grand soin de ne pas nous y enfermer.
  • La partie la plus précieuse et potentiellement la plus utile de cet ouvrage est le chapitre qui traite des techniques pour faire avec, qui sont fructueuses et même fécondes. L’auteur en liste treize. Il y a des pratiques comme « se choisir UNE cause et s’y investir vraiment », « ne jamais oublier son sens de l’humour », « avoir des activités qui permettent d’être en contact physique avec d’autres », « développer des relations authentiques », « profiter du moment présent », « garder à l’esprit les conséquences positives à plus long terme ainsi que les conséquences positives indirectes de ses actes », etc. Sans représenter une panacée, ces recommandations me semblent constituer un tout sensé, susceptible de notablement améliorer la qualité de vie des personnes hp.
  • Le dernier chapitre traite, entre autres, des recommandations de base de la psychologie du bonheur. A l’exception de l’une d’entre elles qui peut poser de gros problèmes aux personnes qui ont subi des abus et/ou des traumatismes (6) elles me semblent constituer un paquet d’autant plus utile que les personnes hp sont particulièrement peu douées en la matière et que, de ce fait, nous devons tout particulièrement cultiver notre jardin.

 

En conclusion, cet ouvrage me parait solide et utile et c’est pourquoi je me permets de le signaler. J’espère que sa lecture pourra aider d’autres personnes à trouver leur chemin quitte à, pour reprendre les propos de l’auteur, à « avaler la chair et à en recracher les os” !

 

(1) Voir, par exemple :

  • Christel Petitcollin, Je pense trop, Guy Trédaniel, 2010
  • Christel Petitcollin, Je pense mieux, Guy Trédaniel, 2015
  • Jeanne-Siaud Facchin, Trop inteligent pour etre heureux? – L’adulte surdoué, Odile Jacob, 2008
  • Arielle Adda & Thierry Brunel, Adultes sensibles et doués – Trouver sa place au travail et s’épanouir, Odile Jacob, 2015

(2) Great Potential Press Inc (www.greatpotentialpress.com)

(3) James T. Webb, Ph. D., Searching for meaning – Idealism, bright minds, disillusionment and hope, Great Potential Press Inc, 2013

(4) Voir, par exemple, Rogers, Carl. (1961). On Becoming a Person: A Therapist’s View of Psychotherapy. London: Constable (pour l’édition originale), partiellement traduit en français (il manque toujours 5 chapitres dans la version française)

(5) Eugene Gendlin, Focusing, Rider, 2003 (traduit en français)

(6) Dabrowski, K., With Kzwczack, A. Piechowski M. M. (1970) Mental growth through positive disintegration. London Gryf.

(7) La question est celle du pardon. Alice Miller fait, à très juste titre, remarquer que le pardon est utilisé par les systèmes religieux et éducatifs pour protéger les adultes maltraitants qui commettent des actes graves sur les enfants. Le pardon, érigé en vertu, voire en obligation morale, coupe encore plus les victimes de ce qui leur reste de ressenti, contribue à cacher et à renforcer encore leur traumatisme et est une des formes de ce qu’elle appelle le « 11ème commandement : tu ne t’apperçevras de rien ».

 

 

 

La dernière reine des femmes samurai

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Ishi-jo, femme de Oboshi Yoshio, l’un des « 47 ronin fidèles ». Estampe de Kuniyoshi de la série Seichi gishin den, « histoires de coeurs fidèles », 1848

 

Même en occident dans lequel les femmes ont un meilleur statut que dans nombre d’autres sociétés patriarcales, pour de très nombreuses personnes, une femme ne peut en aucune manière être une guerrière. Tout au plus pourrait-elle l’être au sens purement figuré, synonyme de lutteuse, et pour autant qu’elle reste bien pacifique, ce qui ne fait que renforcer les stéréotypes de genre.

 

Pourtant, nous avons entendu parler des femmes kurdes qui se battent sur le front pour défendre leurs terres, leur dignité et leurs modes de vie contre les terroristes fondamentalistes qui veulent les écraser (1). Mais c’est loin, dans des pays que nombre d’occidentaux jugent reculés, et c’est perçu comme étant juste une exception issue d’une situation tragique et horrible.

 

En occident comme ailleurs, les chroniqueurs et les registres ont gardé la trace de femmes qui depuis la plus haute antiquité ont défié le système patriarcal pour s’engager comme marin ou soldat et partir à l’aventure, voire à la guerre. Une fois encore l’essentiel des livres d’histoire est écrit par des hommes qui les ont laissées de côté et invisibilisées pendant des siècles. Il a fallu attendre la fin du 20ème siècle pour que leur histoire commence enfin à apparaître, au moins dans des ouvrages spécialisés (2). Pour ce qui est du grand public, c’est encore une toute autre histoire.

 

Que, dans une autre culture, des guerrières aient pu constituer une caste en tant que tel, avec ses propres traditions, voilà quelque chose d’impensable pour la plupart des personnes vivant en occident. Voici aussi quelque chose d’impensable pour de nombreuses femmes qui se réclament du féminisme.

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Antique Japanese naginata blade, Tokyo National Museum, picture author: Ian Armstrong, source: Wikimedia commons

 

Pourtant, une telle caste a existé dans le japon féodal et elle s’est éteinte avec lui, comme le révèle un documentaire récemment paru (3) qui nous conte la vie et la mort de Takeko Nakano, une des dernières et des plus grandes femmes samurai du Japon. Cette caste a été suffisamment importante pour que les femmes qui en faisaient partie disposent d’une arme qui leur est propre, le naginata (cf ci-dessus) et elle est fort efficace (4). Ces femmes ont eu suffisamment de courage et de combativité pour imposer leur présence aux hommes de leur culture, qui n’étaient pas tous très enthousiastes.

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Extrait de samurai warrior queens, documentaire produit en 2015 par Urban Canyons

Dans les sociétés soumises à des systèmes patriarcaux, c’est à dire dans 99% des sociétés humaines actuelles, les femmes sont les principales victimes de violences au sein du cercle domestique et les hommes les principaux perpétrateurs de ces dernières. En dehors du fait que « principal » n’est pas synonyme de « unique », cet état de fait n’a rien d’une fatalité. L’éducation que reçoivent les uns et les autres, et qui n’est pas universelle, renforce ancre et répète de génération en génération une situation qui est évitable. D’autres société dont nombre de peuples premiers l’ont évitée, en tout cas jusqu’à leur colonisation.

 

Plutôt que d’éduquer les petites filles à la soumission, à la dépendance et à la séduction, rien ne nous empêche de suivre l’exemple des femmes samurai et celui de certains peuples premiers, en les stimulant dès l’enfance à exercer également leur confiance en elles-mêmes, leur combativité, leur capacité à s’affirmer et à poser des limites claires à l’autre via des cours d’arts martiaux comme le Krav Maga. Rien ne nous empêche non plus d’adapter l’éducation des garçons, sans oublier, bien sûr, une éducation à la la diversité pour les uns et les autres.

 

Ceci devrait permettre à de nombreuses femmes de sortir de l’état de vulnérabilité, de dépendance et de victime dans lequel elles se trouvent. Bien sûr que l’image des femmes s’en trouvera modifiée. Cela va mettre en lumière la part « yang » de nombre d’entre elles, bien différente des stéréotypes dans lesquels de nombreuses personnes veulent les maintenir.

 

Il en va de la place des femmes dans la société, de leur capacité à assumer pleinement l’entier de qui elles sont et de leur capacité à assumer tout aussi pleinement leur vie sans plus dépendre de qui que ce soit. C’est dire que l’enjeu est important.

 

 

(1) Voir, par exemple, https://labyrinthedelavie.net/2015/02/16/traverser-les-epreuves-malgre-tout/

 

(2) Voir, par exemple :

  • Vern Bulloug & Bonnie bulloug, cross dressing sex and gender, University of Pennsylvania Press, 1993
  • Julie Wheelwright, Amazons and military maids, Pandora 1989

 

(3) Samurai warrior queens: http://www.untoldhistory.tv/samurai-warrior-queens/

Voir aussi ce petit film très résumé:

 

(4) Voir: https://www.youtube.com/watch?v=eCo6-BSwdJs

Je pense mieux, une pépite pour les enfants doués

Christel Petitcollin,Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c'est possible !, Guy Trépaniel, 2015
Christel Petitcollin,Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !, Guy Trédaniel, 2015

 

Dévorer un livre en quelques heures, cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé!…

Comment décrire le sentiment d’excitation qui m’a habitée du début à la fin? Une sonate pour piano de Mozart pour la fluidité de l’écriture? Un toast au caviar pour goût de la nourriture? Un paysage qui s’ouvre devant soi au fur et à mesure qu’on avance et que je découvre de nouvelles perspectives? Tout cela et bien plus encore.

J’avais énormément apprécié de lire «je pense trop». Les propos de Mme Petitcollin «collaient», pour l’essentiel, avec mon expérience et mon parcours de vie. A défaut de piste vraiment concrète pour mieux vivre, c’était précieux pour moi de me retrouver dans ses paroles. C’est certainement l’ouvrage en langue française qui me correspondait le plus. Pour une fois, je ne suis absolument pas sûre de trouver mieux en langue anglaise, même s’il existe au moins un éditeur spécialisé dans le domaine (1). Ca colle tellement bien que, à mes yeux, cela va au-delà du «s’efforcer de comprendre l’autre comme il se comprend lui-même» cher à Carl Rogers. Je ressentais et je ressens toujours «je pense trop» comme un livre écrit de l’intérieur, par une personne surefficiente et pour d’autres personnes surefficientes. Peut-être est-ce pour cela qu’il a eu tant de succès auprès des enfants doués et qu’il est resté étranger auprès des normo-pensants, comme le révèle Mme Petitcollin dans son nouvel ouvrage.

Ce nouveau livre est stimulé et inspiré des correspondances et des interactions que l’auteure a eu depuis le premier livre. Il est écrit avec beaucoup de fluidité sur le ton d’une conversation. Elle s’adresse directement aux personnes surefficientes. Elle aborde une succession de thèmes (au moins un par chapitre), de manière brève et très vivante.

La multiplicité des thématiques abordées doit permettre à de nombreuses personnes d’y trouver leur compte, dans toute la variété des parcours de vie et des manières d’être au monde des personnes concernées. Là encore, ces thèmes sont beaucoup centrée autour de «mettre en mots», «faire du sens», «ouvrir de nouvelles perspectives», «aider à voir ou lire autrement certains aspects de sa vie», et j’ai été fascinée par l’ouverture et les perspectives ouvertes par cet ouvrage. J’ai été tout particulièrement intéressée par le chapitre sur les résonances ou les correspondances entre ce que c’est que d’être une personne surefficiente, asperger ou autiste.

Après, en lisant un texte avec une telle intensité, il y a bien sûr les nombreux moments où j’ai senti le fameux «Ah, mais c’est plus compliqué!». Mais c’est relativement facile de pouvoir trouver plein de nuances et de complexités additionnelles à partir d’un texte pareil! En voici quelques unes qui me semblent particulièrement importantes, en tout cas pour moi.

Mme Petitcollin utilise le terme de «balancier» (2) pour désigner tout groupe humain qui a pour but de regrouper un maximum de membres et de se nourrir de leur énergie. Dans son développement, elle mentionne que de lutter «contre» ou de lutter «pour» est stérile et que les engouements, comme les indignations sont souvent de courte durée, que seul l’engagement à long terme paie. C’est peut-être du au fait que j’ai vu de près quelques luttes pour la défense de droits humains, mais je constate que les organisations qui sont engagées dans ce genre de thématique se doivent de lutter «pour» ou «contre» quelque chose et que c’est une partie inhérente de leur engagement à long terme. Qu’il s’agisse des violences faites aux femmes, des droits des personnes trans, du mariage pour tous, etc., il y a une part non négligeable de recours à la pression de l’opinion publique et de rapports de force dans la défense de toutes les causes qui méritent d’être défendues. Par contre, il faut savoir choisir ses luttes et doser les différents moyens.

Un chapitre entier est consacré au manque d’égo des personnes surefficientes et à ses conséquences dans leurs relations. Ce chapitre contient de nombreuses remarques fort judicieuses, mais il me semble qu’il y manque une clef. Cette dernière est que la sécurité intérieure, fondement d’une bonne image de soi et d’un égo normalement développé est normalement le fruit d’une expérience incarnée, corporelle, que fait le tout petit enfant quand il est accueilli et aimé de ses parents et que ces derniers le lui signifient adéquatement, par un contact corporel respectueux et pleinement habité. Quand cette sécurité intérieure n’est pas là, il n’y a pas moyen de construire quoi que ce soit de solide. Pour se remettre sur pied, il faut faire cette expérience, toujours de manière incarnée et ceci quel que soit son âge. C’est ce qu’affirme, entre autres, l’haptonomie (3) et je dois constater que cela correspond à mon expérience. Dans la mesure où Mme Petitcollin confirme que, dans sa pratique, une grande proportion de personnes surefficientes ont subi de solides traumatismes dans leur parcours de vie, il me semble que ce point est susceptible d’en aider un certain nombre.

L’auteure consacre une section à la pathologisation des états d’âme. Elle fait remarquer, à très juste titre, la surinflation des codes diagnostiques dans les éditions successives du DSM (4), que sa toute dernière édition, le DSM-V, a dépassé toutes les bornes en la matière (par exemple, en pathologisant tout deuil au-delà de quinze jours). C’est littéralement à se demander qui est vraiment dément dans cette affaire et il y a encore bien pire dans ce document!

Mais, si tout code diagnostique peut être très mal utilisé, cela peut être dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai vu de près des ados et des adultes hyperactifs et des personnes souffrant de troubles bipolaires. J’ai vu de près la souffrance d’ados tellement mal dans leur peau qu’elles allaient jusqu’à s’automutiler et dont la scolarité, en cendres, les privait de toute perspective. Je les ai aussi vu «rassembler leur vie», «se retrouver» une fois sous ritaline, pouvoir mener une vie bien bien plus satisfaisante à leurs yeux et choisir de conserver cette médication. J’ai aussi vu des adultes hyperactifs, avec leur propre vie et leur famille en petits morceaux. Je les ai aussi vu pouvoir se rassembler et retrouver une vie bien plus satisfaisante et harmonieuse (pour eux-mêmes et pour leurs proches) avec ce même médicament qu’on stigmatise tant. Et j’ai toujours autant de mal à comprendre comment on pourrait risquer «d’assommer une classe entière» avec une molécule qui est un stimulant du système nerveux central (c’est une amphétamine), qui a été prescrit contre la narcolepsie avant qu’on trouve mieux!

L’auteure consacre une section au monde «2.0» qui est pour elle une grande source d’espoir. J’avoue être infiniment plus réservée à ce sujet. Nombre de communautés qui apparaissent sur internet souffrent exactement des mêmes maux que nos sociétés: andro-centrées, centrées sur des personnes de couleur blanche, misogynes, homophobes, transphobes, etc. Les personnes dominantes de ces groupes sont presque exclusivement des hommes et ce sont les plus pugnaces, les plus narcissiques et les plus à même à vivre dans une atmosphère de conflit perpétuel qui l’emportent (5). Dans cet univers, pour citer Mme Petitcollin, les crimes ne sont pas nécessairement punis, bien au contraire, ce sont souvent ceux qui les dénoncent qui sont attaqués. Par exemple, dans le cas de certaines des femmes qui ont dénoncé la misogynies des jeux informatiques, le harcèlement est allé jusqu’à des menaces de mort et des menaces d’attentat lors de leurs apparitions publiques (6). Leurs harceleurs courent toujours et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas condamnés unanimement. Certaines communautés Open Source tentent de mettre en œuvre des mécanismes de modération, mais elles en sont aux balbutiements (7).

Il y a aussi plusieurs chapitres sur la vie en société et sur le monde professionnel qui me laissent un peu réservée. Peut-être que c’est juste une question de l’ordre des mots, mais il me manque une phrase qui dirait en substance «même en faisant de votre mieux, attendez-vous à ce que cela ne soit pas simple et à ce que cela reste problématique». Pour reprendre un exemple de l’auteure, j’ai appris à être (plus ou moins) sage dans ma vie professionnelle et à faire attention de savoir auprès de qui je peux m’exprimer et dire certaines vérités, ou pas. Mais je suis au regret de constater que cela ne fait que déplacer le problème. Quand j’arrive à repérer que ma parole n’est pas bienvenue et à me taire, j’évite en effet des rejets et des agressions. Par contre, c’est une véritable souffrance pour moi que de voir des gens aller à toute vitesse droit dans un mur, et ne rien pouvoir faire, et je me sens souvent emmurée vivante! Après, il me faut digérer.

En ce qui concerne le monde du travail, je suis très pessimiste. A mes yeux, l’indépendance, la voie proposée par Christel Petitcollin, n’est une piste que pour un petit nombre de personnes et j’ai vu bien trop d’indépendant-e-s incapables de tourner et avoir toutes les peines du monde à réintégrer le marché du travail «classique» pour la recommander à qui que ce soit. Par ailleurs, ce dernier est devenu tellement dur et tellement incompatible avec la manière d’être des personnes surefficentes que le seul fait de survivre plus ou moins sur le plan psychique est déjà une réussite majeure. Quant aux entreprises à visage humain dont parle l’auteure et qui seraient compatibles avec les personnes surefficientes, je n’en connais pas une seule.

Il me semble que quand on est une personne surefficiente, il est nécessaire d’apprendre à vivre «en terre étrangère», comme l’écrivait Robert Heinlein (8). Et, comme dans son roman, c’est d’autant plus difficile que, même si nous sommes des aliens, notre différence ne se voit pas. Une autre référence qui me vient est celle de la communauté imaginaire, la Sororité de l’Epée, inventée par l’écrivaine Marion Zimmer Bradley (9). Ce ne sont pas les modèles les plus riants que je connaisse, mais ils correspondent à mon expérience de vie, ils me parlent de la vie de mes amies surefficientes et ils me parlent de la survie dans une société qui n’est à tout le moins pas inclusive quand il n’est pas franchement excluante.

Bref, il s’agit de quelques bémols, de quelques nuances ou de quelques accents mis un peu différemment sur un texte que je ne peux que recommander chaudement à tous les enfants doués, à toutes les personnes surefficientes qui cherchent leur chemin.

(1) http://www.greatpotentialpress.com

(2) Vadim Zeland, Transurfing, Exergue, 2010

(3) Frans Veldman, Haptonomie science de l’affectivité : redécouvrir l’humain, PUF, 2007

(4) Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, American Psychiatric Association, http://www.dsm5.org/Pages/Default.aspx

(5) Voir, par exemple :

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/may/08/misogyny-worse-than-before-internet

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/08/women-misogyny-internet-mary-beard-female-troll

http://motherboard.vice.com/read/the-chilling-effect-of-misogynistic-trolls

(6) J’ai mis quelques références à ce sujet dans l’article suivant :

https://labyrinthedelavie.net/2014/11/02/les-dupont-lajoie-de-la-mysogynie/

(7) Voir, par exemple:

http://www.zdnet.fr/actualites/conflit-linux-adopte-un-code-de-bonne-conduite-39816070.htm

(8) Robert Heinlein, En terre Etrangère, Robert Laffont, 2014, pour l’édition actuelle

(9) Marion Zimmer Bradley, The Saga of the Renunciates, Mass Market Paperback, 2002

Survivre dans le monde professionnel, encore et toujours

Johannes Christiaan Schotel, Storm on the sea, oil on canvas, cira 1825, Teylers Museum, Haarlem
Johannes Christiaan Schotel, Storm on the sea, oil on canvas, circa 1825, Teylers Museum, Haarlem

La majorité des personnes que je connais, celles qui travaillent dans le monde des entreprises, privées ou publiques, doivent faire face à un quotidien très difficile, stressant, usant, et abrasif. Qu’il s’agisse de mesures d’économie qu’on présente comme des initiatives destinées à être un plus pour toutes et tous (vive les mesures dites « d’intégration scolaire »!….), des restructurations, des coupures d’effectifs, des équipes aux effectifs déjà squelettique auxquelles on demande toujours plus, des bouleversements brutaux auxquels il faut faire face, etc., les exemples et les situation sont innombrables. Survivre durablement dans un tel univers est très difficile pour de nombreuses personnes.

Cela l’est encore plus quand nous sommes entouré-e-s de personnalités dites «difficiles», présentant de sérieux troubles de la personnalité (1). Quand on est un être particulièrement sensible, vulnérable à l’injustice, à l’absurde, à la bêtise, à l’aveuglement, c’est encore plus douloureux. Si ces situations réveillent des stress post-traumatiques et des situations d’abus, cela vient aux limites de l’ingérable, à moins d’être extrêmement solide, d’arriver à s’accrocher et de pouvoir se faire aider par quelqu’un de vraiment doué (et respectueux).

Je ne sais pas dans quelle mesure cela peut aider d’autres personnes, mais, dans mon humble expérience, certaines choses peuvent aider à rendre ce quotidien plus vivable. Elles tournent toutes autour de «mobiliser mes ressources au quotidien». Ca n’a rien de confortable. Tous les accrocs qui empêchent cette mobilisation (par exemple un repas de travail le midi qui me prive de ma pause et de mon espace de respiration) se paient. Même en manoeuvrant ma barque avec habileté, il est inévitable que je prenne plus ou moins régulièrement des vagues particulièrement puissantes qui me font boire la tasse. Et après, il faut récupérer. Mais, à condition de faire preuve de persévérance et de fidélité au quotidien, il me semble que cela aide à améliorer doucement la manière dont je vis ce quotidien.

Pour ma part, la méditation traditionnelle ne me sert à rien. Mon mental est bien trop puissant. Pour rentrer en contact avec mon corps, puis avec moi-même, j’ai besoin d’une activité physique comme la marche. Marcher en forêt ouvre mes sens, me fait me sentir en lien avec ce qui m’entoure et m’aide à m’ancrer en moi. Certains enregistrements de relaxation/visualisation peuvent aussi m’aider. Travailler très régulièrement mon processus intérieur, en mettant en mot mon ressenti et en le dessinant m’aide aussi beaucoup à m’ancrer, à revenir à moi-même, à accueillir vraiment ce que je ressens (qui sans cela peut être confus) et à sentir ce que je veux en faire. Je dois aussi être très attentive à ne pas passer mon temps libre n’importe comment, et ceci malgré la fatigue de mon quotidien. Je dois privilégier les activités créatives, celles qui m’aident à me centrer, qui me font toucher de belles choses et vivre de bons moments. Je dois encore faire attention à garder un équilibre qui donne sa place à la légèreté, à la liberté, l’insouciance, au jeu sans enjeu, à l’émerveillement, à la part d’enfance qui est en moi.

Il s’agit bien sûr de ce dont moi j’ai besoin. D’autres auront leurs propres outils qui leur seront adaptés.

Dans mon expérience, une chose qui rend cette pratique difficile à vivre concrètement, c’est ce qui réveille mes stress post-traumatiques et qui me ramène à un passé lointain et horriblement douloureux. C’est bien sûr mon histoire. Mais je constate que de nombreux enfants doués de mon entourage ont quelque chose de comparable dans leur propre parcours de vie. En ce qui me concerne, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de prendre ces situations à bras le corps et de les travailler avec une personne qui a déjà fait ce chemin pour elle-même. Même avec les meilleurs outils (EMDR, somatic experiencing, et autres), c’est long. Un traumatisme peut en cacher un autre et je constate que je revisite de nombreux recoins de ma propre histoire dont j’avais oublié jusqu’à l’existence (c’est classique). Je constate aussi que plus j’avance dans ce travail, plus l’autre, celui au quotidien, porte ses fruits.

Avec le temps, je constate aussi que les fruits sont multiples. Je vis mieux (ou moins mal) ce quotidien professionnel toujours aussi difficile. J’ai plus de recul face aux turpitudes de cet univers. Je peux aussi choisir plus efficacement mes luttes, me poser en résistante quand je sens que c’est juste. Je peux mieux (ou, là encore, moins mal) vivre les situations où je sens nécessaire de m’opposer à ma hiérarchie pour des choses qui me semblent essentielles (et ceci quel que soit le résultat final de mes actes). Au moins, j’aurais fait ce que j’ai à faire. Quand je vois le poids de l’ombre qui s’abat actuellement sur le monde, il me semble que tous ces petits actes de résistance sont précieux.

(1) Christophe André, François Lelord, Comment gérer les personnalités difficiles, Odile Jacob, 1996

Notre relation à la nature, peut-être plus compliquée qu’imaginé

Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)
Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)

 

Pour moi comme pour de très nombreuses personnes, me ressourcer en pleine nature, en particulier en forêt, est essentiel. Les temps que j’y passe me changent. Le seul fait de sentir l’espace, l’air, la lumière, les arbres et les plantes autour de moi, écouter les oiseaux, être juste là, prendre le temps, fait que je me recentre, que je m’ancre. J’ouvre mes perceptions, je me sens en lien avec la nature qui m’entoure. Cela me donne envie d’y rester plus longtemps, d’y revenir, d’y passer bien plus de temps que ce que je peux faire. Le retour au quotidien, en particulier professionnel, est peu agréable même si je me sens revivifiée. Je ne peux que constater le contraste entre cet espace si précieux et mon quotidien si différent.

Pour autant, j’ai du mal quand j’entends des personnes autour de moi, qui vont presque jusqu’à diviniser la nature, tout en diabolisant les êtres humains. Au fond de moi, cela ne sonne pas juste. Nous venons de la nature, nous en sommes une partie. Comment pouvons-nous être si mauvais en venant d’une nature quasi parfaite, ou inversément?

En fait, les êtres qui nous fascinent le plus sont loin d’être toujours des saints selon nos critères moraux, et de loin s’en faut.

Les chimpanzés qui sont si proches de nous peuvent aussi s’entretuer ou tuer un des leurs (pour des raisons qui souvent nous échappent). Il leur arrive régulièrement de chasser d’autres singes et de s’en prendre tout particulièrement à leurs petits, plus faciles à attraper. Même vu à distance dans un reportage, pour moi c’est particulièrement remuant (1).

Nous savons qu’un lion peut dévorer les petits d’une portée qu’il n’a pas produit, mais après tout, c’est un «grand méchant prédateur» dans notre représentation. En fait, certains des animaux que nous trouvons les plus adorables sont autant des prédateurs que les lions et ils peuvent avoir des pratiques tout aussi terribles. En cas de famine, les loutres de mer mâles n’hésitent pas à kidnapper des petits pour obtenir de la nourriture de leur mère (2). Ils ne rechignent pas non plus à abuser sexuellement de bébés phoques jusqu’à les noyer, et à continuer au-delà de leur mort (3). Les dauphins ont les mêmes pratiques entre eux, ils tuent les petits des femelles pour les pousser à redevenir fécondes. Il leur arrive également de tuer des marsoins sans les manger ni faire quoi que ce soit de leurs cadavres (4). Quant un banc de dauphins arrive, même les requins qui nous font frémir se cachent. Des phoques sont également connus pour abuser sexuellement de manchots (5). Je suis sûre qu’on peut trouver bien d’autres cas encore. En passant, les végétaux aussi ont leurs histoires fratricides. Intéressez-vous, par exemple, aux figuiers étrangleurs.

D’aucuns diront qu’il s’agit des lois de la nature, que nous ne devons pas lui appliquer nos critères moraux et qu’elle vit selon des règles qui lui sont propres. Mais cet argument est problématique pour au moins deux raisons:

Sur le plan des faits, cette affirmation ne tient pas la route. Les éthologues ont montré que les grands primates sont extrêmement proches des êtres humains sur le plan de leurs capacités affectives et relationnelles ((6), (7), (8), (9)). Ils sont parfaitement capables d’empathie, de solidarité, de se mettre délibérément en danger pour sauver l’un des leurs, de tenir compte de de l’autre et de sa réaction probable pour moduler leurs propres actions, etc. Les chimpanzés qui peuvent être extrêmement violents sont aussi très doués en matière de réconciliation. Quant à leurs mœurs politiques, elles ressemblent étrangement aux nôtres! Par ailleurs, un certain nombre d’autres mammifères manifestent clairement de l’empathie au moins dans certaines situations.

Ceci signifie qu’on ne peut pas affirmer que la nature et les humains sont deux univers différents régis par des lois différentes. En fait, nous sommes des grands primates très proches des autres, un très grand nombre de nos réactions et de nos actions ressemblent de si près aux leurs qu’on peut dire que nous sommes infiniment plus animaux que nous voulons l’admettre, tout comme les autres animaux, en particulier les mammifères, sont infiniment plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre. En d’autres termes, nature et culture ne sont pas complètement disjointes et cela rend les choses très compliquées.

L’autre point est que, si la nature nous est si précieuse comme lieu de ressourcement et de recentrement, c’est qu’elle a pour nous une connotation morale, voire spirituelle. Les peuples premiers parlent de la Terre Mère et cette dernière est infiniment précieuse. Ils nous voient au service de sa préservation, en contraste avec la vision occidentale qui est une vision d’asservissement de cette dernière. Alors il n’est pas indifférent d’y constater des choses qui ressemblent à nos pires turpitudes. Et comment concilier ces dernières avec la valeur spirituelle que représente pour nous la nature?

Pour moi, la pire des choses est le déni de ce problème. Nous sommes des animaux comme les autres, ces derniers sont bien plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre et il arrive même à ceux qui nous fascinent le plus d’agir d’une manière qui nous révulse tout autant que nos pires actions. Pour autant, le contact avec la nature et les autres être vivants nous est infiniment précieux, il a pour nous une dimension spirituelle. Dont acte.

Il me semble tout aussi essentiel d’éviter d’utiliser les actes des uns pour justifier ceux des autres et réciproquement. Constater des comportements terribles dans la nature ne justifie en rien la barbarie de certaines de nos actions.

Il y a en moi et en de très nombreuses personnes le souci de préserver la vie et la nature, d’en prendre soin, de l’aider à grandir et à s’accomplir. Cela ne signifie pas approuver ce qui s’y passe de pire, d’où que cela provienne. Mais c’est cette attention intérieure à la vie qui vibre quand je suis au contact de la nature. En prendre soin de manière respectueuse me fait grandir intérieurement. A nous et à nos descendant-e-s d’observer les fruits de nos actes. Sommes-nous capables de prendre soin de nous et d’elle «jusqu’à la 7ème génération» comme le souhaitent les peuples premiers?

(1) David Attenborough, the life collection: http://www.amazon.co.uk/The-Life-Collection-David-Attenborough/dp/B000B3MJ1E

(2) Animals can be giant jerks: http://www.iflscience.com/plants-and-animals/animals-can-be-giant-jerks

(3) The other side of otters: http://news.discovery.com/animals/the-other-side-of-otters.htm

(4) ‘Porpicide’: Bottlenose dolphins killing porpoises: http://www.sfgate.com/news/article/Porpicide-Bottlenose-dolphins-killing-porpoises-2309298.php

(5) Seals accused of sexually attacking penguins: http://www.huffingtonpost.com/2014/11/17/seals-sex-penguins_n_6170770.html

(6) Frans De Waal, Our Inner Ape: The Best and Worst of Human Nature, Granta Books; New edition edition (4 Sept. 2006)

(7) Frans De Waal,The Age of Empathy: Nature’s Lessons for a Kinder Society, Souvenir Press Ltd (1 Oct. 2010)

(8) Frans De Waal, Chimpanzee Politics: Power and Sex among Apes, ohns Hopkins University Press; 25th anniversary edition edition (30 Aug. 2007)

(9) Frans De Waal, The Bonobo and the Atheist: in Search of Humanism Among the Primates, W. W. Norton & Company; Reprint edition (8 April 2014)

Quelle insertion dans le monde professionnel quand on est un être sensible?

Panneau de signalisation, à la croisée du chemin des Laines et du chemin de la Liquière à Ournèze, Daniel Villafruella, Wikimedia Commons
Panneau de signalisation, à la croisée du chemin des Laines et du chemin de la Liquière à Ournèze, Daniel Villafruella, Wikimedia Commons

Faire des études peut être enthousiasmant et de nombreux jeunes, quand ils s’apprêtent à entrer dans le monde du travail ont l’espoir de pouvoir apporter quelque chose. La suite ne leur donne pas toujours raison. C’est difficile de garder espoir quand on se retrouve un petit numéro parmi d’autres et quand on est témoin de relations humaines dans lesquelles le respect mutuel, l’écoute, laisser la personne développer son potentiel sont vu comme des extraterrestres. Quant on est un être particulièrement sensible, c’est l’assurance d’en prendre plein la figure. Christel Petitcollin mentionne que les personnes hyperefficientes «doivent avoir une gestion du stress de premier ordre» (*). Mais cela peut ne pas suffire ou ne pas marcher.

En regardant mon propre parcours de vie à la lumière de celui de personnes de mon entourage, je vois plusieurs manières de faire face à cette situation. Mais je ne suis pas sûre que l’une soit préférable à l’autre.

Une possibilité est d’avoir un job «normal» (ne me demandez pas ce que cela signifie) qui apporte une sécurité matérielle et financière. Si cela permet d’éviter certaines galères (celles qui sont liées au manque d’argent), c’est aussi la quasi assurance d’en prendre plein la figure jour après jour dans un univers professionnel non respectueux. Arriver à digérer et à maintenir son équilibre dans un univers aussi toxique devient une épreuve de chaque jour et consomme une énergie énorme. C’est vrai qu’à l’occasion, on peut avoir quelques actions dans lesquelles nous nous sentons avoir un sens. Mais est-ce que le prix payé en vaut la peine ?

Un autre parcours possible est de prendre un chemin d’indépendant-e, de faire ce qui nous intéresse, d’essayer d’en vivre ou de compléter l’ordinaire par des travaux alimentaires. Les personnes que je connais qui ont entrepris ce parcours ont évité de subir le monde de l’entreprise, son inhumanité et sa perversité. Par contre, elles sont dans une sérieuse insécurité matérielle, ce qui limite leur capacité de créer qu’elle voulaient privilégier. Est-ce que cela en vaut la peine ? Est-ce vraiment mieux?

Il est des personnes pour qui le monde du travail actuel est proprement insupportable. Elles se retrouvent régulièrement sans emploi et c’est très difficile pour elle d’en garder un plus de quelques mois. Les périodes sans emploi les protègent de ce qui leur est insupportable, mais leur insécurité matérielle est encore plus grande.

Christel Petitcollin parle des professions libérales comme d’une piste de choix pour les surefficient-e-s mentaux. Je n’en connais pas qui aient suivi ce chemin. Mais il est vrai que cela peut marcher.

Ce qui me touche et me révolte est que la difficulté des personnes douées à trouver une place dans le monde professionnel est un drame pour tout le monde. C’en est un pour elles, qui aspirent tellement à pouvoir se donner et qui se trouvent rejetées, parfois très violemment, justement en raison de leurs dons et de leurs capacités. C’en est un pour la société qui se prive d’un capital d’innovation, de changement, de modération, d’apaisement qui est très précieux.

(*) Je pense trop, comment canaliser ce mental envahissant, Christel Petitcollin, 2010, Guy Trédaniel

Quand est-ce qu’assez est vraiment assez ou la confrontation avec les limites

Fritz Lang, Metropolis
Fritz Lang, Metropolis

Nombre d’entre nous en occident vivons une vie effrénée. Nous ne voyons plus le temps passer tellement nous sommes à toute vitesse en permanence. Nos activités professionnelles sont devenues extrêmement stressantes et la souffrance au travail devient une constante de base de notre quotidien. Ce stress s’accompagne souvent d’une consommation elle aussi excessive, compulsive et effrénée. C’est ainsi que j’ai, par exemple, bien plus de livres que ce que je peux lire. Résister à la tentation est difficile et les livres s’accumulent dans mon appartement. Il y a bien sûr des tentations bien plus onéreuses que les livres, comme le dernier smartphone à la mode dont on s’évertue à essayer de nous faire croire que nous ne pouvons pas vivre sans. Mais même les petits achats finissent par s’accumuler!

Comme il faut bien financer nos achats, nos voitures indispensables pour aller travailler et nos vacances tout aussi indispensables pour nous reposer enfin de ce que nous vivons dans les maisons de fous où nous travaillons, nous finissons par nous retrouver enfermés dans un entrelacs d’obligations qui nous attachent là où nous sommes, dans une roue qui tourne toujours plus vite….

Quant aux personnes qui n’arrivent pas à entrer dans cette roue, elles se retrouvent dans une situation de grande vulnérabilité, ce qui est un stress tout aussi important. Elles font tout pour arriver à rejoindre le monde du travail et pour se sentir libérées de leur galère matérielle.

Certaines personnes ont conscience que “cela ne va plus comme ça”. Le monde du travail est devenu complètement fou. A force de restructurations, de soi-disant optimisations et de tourner à toute vitesse, il broie impitoyablement les êtres dans ses rouages, comme le Moloch de Métropolis. Il faudrait plusieurs planètes pour supporter durablement notre rythme de consommation. Nous avons au moins un peu conscience que la planète se dégrade partout, que de nombreuses espèces disparaissent et avec elles, les espaces sauvages pourtant si précieux. Nous commençons à prendre conscience que notre action a même un impact durable et des plus délétères sur le climat de la planète.

Et pourtant rien ne bouge, ou presque, que ce soit à l’échelle des personnes ou à celle de la société!

C’est une chose que de sentir que “ça ne va plus comme cela”. C’en est une autre que d’arriver à mettre le doigt précisément sur ce qui pose problème. C’en est encore une autre que de sentir ou de voir comment changer, dans quelle direction aller. Et c’en est une troisième que de le faire

Il me semble que nous sommes confronté-e-s de plus en plus durement au fait que notre mode de vie actuel atteint ses limites et qu’il a de plus en plus de conséquences destructrices.

A force de vouloir toujours plus d’argent, les entreprises passent leur temps à s’automatiser et à optimiser leur fonctionnement. Nous nous retrouvons avec un travail horriblement stressant et une proportion de plus en plus grande de personnes qui sont exclues du monde du travail. C’est très tentant de changer très régulièrement de téléphone (pour prendre un exemple qui me concerne aussi), de voiture ou de faire sans cesse des vols en avion. Mais cela a inévitablement un impact environnemental. Les entreprises et les nations ne sont pas meilleures, loin de là! C’est ainsi qu’elles détruisent sans la moindre vergogne les dernières zones sauvages alors qu’un petit nombre de personnes font des efforts désespérés pour les dissuader.

Etre confronté-e à des limites, c’est inévitablement être confronté-e à la frustration (Je finance d’abord un traitement dentaire, le reste attendra, je garde ma voiture un ou deux ans de plus, je ne change pas de téléphone tous les deux ans, j’achète au plus un livre par mois, je fais en sorte de n’acheter qu’un minimum de provisions pour ne rien devoir jeter, etc.). Cela va aussi à l’encontre de vieux commandements qui nous ont conditionné depuis des générations (croissez et multipliez puis mettez la Terre en coupe réglée, l’environnement et les être vivants ne sont que des choses dont on peut user et abuser sans le moindre problème, etc.). Ca n’est déjà pas facile sur le plan individuel. Ca l’est encore mois sur le plan collectif, dans lequel la croissance à tout prix et l’exploitation forcenée de toutes les ressources sont vues comme des impératifs qui ne souffrent pas la moindre contestation! Un bon exemple est la résistance acharnée qu’engendre en Suisse, la décision du gouvernement de renoncer au nucléaire d’ici 2030. Malgré le caractère modéré et très pragmatique de cette décision, elle fait l’objet d’une opposition de tous les instants de la part des milieux économiques et d’une partie du monde politique.

Devoir vivre dans un monde limité et frustrant (matériellement), implique aussi que quelqu’un va devoir implicitement ou explicitement édicter ces limites. Cela ne peut que provoquer de terribles jeux de pouvoir!

Bref, nous sommes dans une crise mondiale qui est déjà difficile, mais je crains fort qu’elle ne soit qu’un avant-goût de ce qui nous attend. Et cela sera d’autant plus dur que les pays occidentaux sont dans un déni total de la situation.

En attendant une prise de conscience globale et une mobilisation de la société, je ne peux que suggérer aux personnes qui se sentent concernées par cette question d’apprendre à avoir un mode de vie considérablement plus durable que ce que nous avons aujourd’hui. J’espère que cela aidera à une prise de conscience de toute la société, même si cela a toutes les chances de susciter une très forte résistance.

Ressourcement au quotidien

Tryon Marshall National forets, wikimedia commons
Tryon Marshall National forets, wikimedia commons

C’est une forêt d’Europe comme les autres, avec ses jeux de lumière, ses chemins, ses oiseaux, ses clairières, ses arbres, ses chevreuils et ses visiteurs. Mais c’est celle à laquelle j’aime rendre visite tous les jours durant la pause de midi.

Je marche lentement. Je regarde, j’écoute, je sens. Je me laisse sentir et remplir de ce que je vois. Je goûte la vue des arbres et de leurs frondaisons, les zones d’ombre et de lumière, le chant des oiseaux, leur vol quand, d’aventure, je les dérange. Par moments, j’aime marcher les yeux fermés, présente aux sensations de mon corps, au contact avec le sol, à ma respiration, aux bruits et aux chants de la forêt.

Au fur et à mesure, je me sens lâcher mes préoccupations, mes colères, mes soucis, ce qui me touche et me perturbe. Je suis simplement présente et attentive. Je me retrouve intacte, avec ma fraicheur, ma douceur et ma joie de vivre d’enfant. Je goûte ma paix intérieure, le silence, ma présence toute simple à moi-même et à ce qui m’entoure.

Il y a forcément un moment où le quotidien reprend le dessus, où je dois rejoindre la mine et un rôle qui s’apparente souvent à celui d’une guerrière. Mais je le rejoins pleine de cette fraicheur. Sans tout révolutionner, elle teinte ma manière d’être, ma manière de ressentir, de recevoir et d’agir. Elle me permet aussi de mieux vivre l’après-midi et de rentrer plus paisible, plus allégée.

C’est juste un rituel parmi tant d’autres, le mien. D’autres auront besoin de sport. D’autres encore de méditation ou de tout autre chose. L’essentiel est d’arriver à trouver le sien et de le vivre très régulièrement, au quotidien. Je vous souhaite d’avoir cette chance.

 

Je travaille dans une maison de fous

Je travaille dans une maison de fous
Je travaille dans une maison de fous

Nous sommes très nombreux à souffrir fortement de ce que nous vivons au travail. En allemagne et en Suisse on parle d’au moins 20% des personnes qui seraient soit sous médicaments soit en dépression et cela ne fait qu’empirer(*).

Ca n’est pas seulement le volume de celui-ci, le rythme effréné auquel il faut produire, les demandes qui arrivent de toutes part et qui sont toutes prioritaires et une hiérarchie que ne nous écoute pas, bien que tout cela y participe fortement. C’est l’absurdité, l’absence de sens, les ordres idiots, le « travail de singe » dont on sait dès le départ qu’on devra le refaire, tout ce avec quoi nous devons composer pour payer nos factures en fin de mois.

J’ai trouvé une assez bonne description de cet enfer au quotidien dans cet ouvrage (**). L’auteur recommande bien sûr de changer de travail pour trouver autre chose, mais la grande question que je me pose et « où est-ce qu’il y a encore un job qui ne soit pas dans une maison de fous? Est-ce que ca existe encore? »

(*) Selon une étude du secrétariat d’Etat Suisse à l’Economie de 2012

(**) [Werhle, 2012] Martin Wehrle, Je travaille dans une maison de fous, Eyrolles, 2012