Archives pour la catégorie Droits des femmes

La dernière reine des femmes samurai

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Ishi-jo, femme de Oboshi Yoshio, l’un des « 47 ronin fidèles ». Estampe de Kuniyoshi de la série Seichi gishin den, « histoires de coeurs fidèles », 1848

 

Même en occident dans lequel les femmes ont un meilleur statut que dans nombre d’autres sociétés patriarcales, pour de très nombreuses personnes, une femme ne peut en aucune manière être une guerrière. Tout au plus pourrait-elle l’être au sens purement figuré, synonyme de lutteuse, et pour autant qu’elle reste bien pacifique, ce qui ne fait que renforcer les stéréotypes de genre.

 

Pourtant, nous avons entendu parler des femmes kurdes qui se battent sur le front pour défendre leurs terres, leur dignité et leurs modes de vie contre les terroristes fondamentalistes qui veulent les écraser (1). Mais c’est loin, dans des pays que nombre d’occidentaux jugent reculés, et c’est perçu comme étant juste une exception issue d’une situation tragique et horrible.

 

En occident comme ailleurs, les chroniqueurs et les registres ont gardé la trace de femmes qui depuis la plus haute antiquité ont défié le système patriarcal pour s’engager comme marin ou soldat et partir à l’aventure, voire à la guerre. Une fois encore l’essentiel des livres d’histoire est écrit par des hommes qui les ont laissées de côté et invisibilisées pendant des siècles. Il a fallu attendre la fin du 20ème siècle pour que leur histoire commence enfin à apparaître, au moins dans des ouvrages spécialisés (2). Pour ce qui est du grand public, c’est encore une toute autre histoire.

 

Que, dans une autre culture, des guerrières aient pu constituer une caste en tant que tel, avec ses propres traditions, voilà quelque chose d’impensable pour la plupart des personnes vivant en occident. Voici aussi quelque chose d’impensable pour de nombreuses femmes qui se réclament du féminisme.

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Antique Japanese naginata blade, Tokyo National Museum, picture author: Ian Armstrong, source: Wikimedia commons

 

Pourtant, une telle caste a existé dans le japon féodal et elle s’est éteinte avec lui, comme le révèle un documentaire récemment paru (3) qui nous conte la vie et la mort de Takeko Nakano, une des dernières et des plus grandes femmes samurai du Japon. Cette caste a été suffisamment importante pour que les femmes qui en faisaient partie disposent d’une arme qui leur est propre, le naginata (cf ci-dessus) et elle est fort efficace (4). Ces femmes ont eu suffisamment de courage et de combativité pour imposer leur présence aux hommes de leur culture, qui n’étaient pas tous très enthousiastes.

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Extrait de samurai warrior queens, documentaire produit en 2015 par Urban Canyons

Dans les sociétés soumises à des systèmes patriarcaux, c’est à dire dans 99% des sociétés humaines actuelles, les femmes sont les principales victimes de violences au sein du cercle domestique et les hommes les principaux perpétrateurs de ces dernières. En dehors du fait que « principal » n’est pas synonyme de « unique », cet état de fait n’a rien d’une fatalité. L’éducation que reçoivent les uns et les autres, et qui n’est pas universelle, renforce ancre et répète de génération en génération une situation qui est évitable. D’autres société dont nombre de peuples premiers l’ont évitée, en tout cas jusqu’à leur colonisation.

 

Plutôt que d’éduquer les petites filles à la soumission, à la dépendance et à la séduction, rien ne nous empêche de suivre l’exemple des femmes samurai et celui de certains peuples premiers, en les stimulant dès l’enfance à exercer également leur confiance en elles-mêmes, leur combativité, leur capacité à s’affirmer et à poser des limites claires à l’autre via des cours d’arts martiaux comme le Krav Maga. Rien ne nous empêche non plus d’adapter l’éducation des garçons, sans oublier, bien sûr, une éducation à la la diversité pour les uns et les autres.

 

Ceci devrait permettre à de nombreuses femmes de sortir de l’état de vulnérabilité, de dépendance et de victime dans lequel elles se trouvent. Bien sûr que l’image des femmes s’en trouvera modifiée. Cela va mettre en lumière la part « yang » de nombre d’entre elles, bien différente des stéréotypes dans lesquels de nombreuses personnes veulent les maintenir.

 

Il en va de la place des femmes dans la société, de leur capacité à assumer pleinement l’entier de qui elles sont et de leur capacité à assumer tout aussi pleinement leur vie sans plus dépendre de qui que ce soit. C’est dire que l’enjeu est important.

 

 

(1) Voir, par exemple, https://labyrinthedelavie.net/2015/02/16/traverser-les-epreuves-malgre-tout/

 

(2) Voir, par exemple :

  • Vern Bulloug & Bonnie bulloug, cross dressing sex and gender, University of Pennsylvania Press, 1993
  • Julie Wheelwright, Amazons and military maids, Pandora 1989

 

(3) Samurai warrior queens: http://www.untoldhistory.tv/samurai-warrior-queens/

Voir aussi ce petit film très résumé:

 

(4) Voir: https://www.youtube.com/watch?v=eCo6-BSwdJs

Traverser les épreuves malgré tout

Femme irakienne (kurde?) à l'entrainement.  Source: Wikimedia http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Female_iraqi_soldier_with_a_Kalashnikov.JPEG )
Femme irakienne (kurde?) à l’entrainement.
Source: Wikimedia http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Female_iraqi_soldier_with_a_Kalashnikov.JPEG )

 

Depuis quelques mois, nous voyons de nombreuses femmes prendre les armes dans une région du monde, le moyen orient, qui nous semblait plus connue pour son caractère patriarcal et pour sa violence que pour la place des femmes dans la vie publique. Visiblement, l’apparition d’un mouvement totalitaire de plus, connu pour les horreurs qu’il commet a été la goutte de trop. Il a convaincu ces nombreuses femmes de s’engager les armes à la main pour défendre leurs droits leur liberté et leur dignité.

Je ne suis pas sûre que la majorité d’entre elles se soit jamais imaginée dans un statut de soldat il y a même quelques années. Mais trop c’est trop. Et le rôle qu’elle jouent dans la défense de villes comme Kobané montrent qu’elles sont courageuses, déterminées et fort compétentes au point que l’une d’entre elles a pris la tête de la résistance locale aux fondamentalistes. Une fois la paix revenue, il faudra compter avec elles.

Même en Europe, elles surprennent. Ici aussi les stéréotypes et les vision essentialistes sont loin d’avoir disparu. Ces femmes nous prouvent qu’elles peuvent être des soldates de premier ordre et qu’elles ont la même capacité que les hommes à faire face aux situations les plus extrêmes.

Elles ne sont certainement pas épargnées par la violence des combats. Elles meurent, elles sont blessées, voire mutilées. Elles souffrent dans leur chair elles aussi. Elles aussi ont vu leurs proches massacrés. Elles ont certainement des hauts et des bas. Certaines sont plus résistantes que d’autres. Pourtant elles continuent la lutte et elles affrontent le poids effroyable de mort qui s’est abattu sur leur région. Ce faisant, elles nous rappellent que, d’être une guerrière ne signifie pas traverser de pareilles épreuves sans en être affectée et sans en souffrir, loin de là. Mais c’est avoir le courage et la détermination de les traverser malgré tout.

Pour cela, elles ont toute mon admiration et mon respect.

Habiter son corps …. ou pas

In the Body of the world, a memoir of cancer and connection, Picador Books, 2014
In the Body of the world, a memoir of cancer and connection, Picador Books, 2014

La manière dont nous sommes, ou non, lié-e-s à notre corps, et incarné-e-s revêt une très grande importance pour la manière dont nous vivons nos vies. Comme d’habitude, la variété des parcours est immense.

Il est des personnes pour qui il est particulièrement difficile de se vivre en lien avec leur corps. Je pense en particulier aux personnes ayant été abusées, aux personnes atteintes dans leur chair par des maladies comme le cancer ou défigurées par un accident ou par la guerre, à nombre de personnes trans, et à bien d’autres encore. Pour ces personnes, réaliser une cohabitation à peu près paisible avec leur propre corps peut être le chemin de tout une vie (et demander d’importants travaux de réparation ou d’aménagement). Leur manière d’être au monde, d’aborder la vie et les relations humaines, de percevoir le monde, de s’exprimer etc. en est profondément marquée.

En 2013, Eve Ensler, l’auteure des Monologues du vagin, a publié son propre témoignage. Dans ce livre magnifiquement écrit, elle tisse ensemble les abus qu’elle a subi, les témoignages qu’elle a reçu d’innombrables femmes, le travail qu’elle fait au Congo avec les femmes victimes des atrocités de la guerre, son propre cancer, sa quête de sens (ou d’absence de sens) de sa maladie, la manière dont tout cela résonne en elle alors que tous les pans de sa vie se font écho à l’occasion dans cette épreuve.

Son écriture est très intense, à la hauteur de son immense sensibilité. Elle est tissée d’une manière telle que je ne peux lire que quelques chapitres à la fois, avant de devoir prendre une pause pour digérer. En la lisant, j’entends le coeur et l’âme d’une autre enfant (sur-)douée qui s’exprime avec toute la puissance de sa sensibilité et de sa créativité. Je suis non seulement “sonnée” (par son vécu et la manière dont elle le ressent), mais aussi émerveillée par sa puissance d’expression.

Il me semble que cet ouvrage pourra parler à de nombreuses personnes pour qui habiter son corps ne va pas de soi. Je ne peux aussi que vous encourager à lire le texte originel pour pouvoir goûter toute la saveur de l’écriture d’Eve Ensler. Mais il existe une édition française pour les personnes pour qui cela ne serait vraiment pas possible (chez 10/18).

Les Dupont Lajoie de la mysogynie

 

Femme défendant le "Passage Corvin" à Budapest durant les événements de 1956
Femme défendant le « Passage Corvin » à Budapest durant les événements de 1956

Internet et les réseaux sociaux permettent de communiquer rapidement sur de nombreuses thématiques, mais ils permettent aussi de les rendre visibles. Et, quand cela dérange, les réactions ne se font pas attendre.

Cela fait des décennies que les féministes et les sociologues parles des difficultés vécues par les femmes dans les espaces publics. Elles ont été mises particulièrement en lumière ces derniers temps par différentes initiatives.

Tout récemment, la presse s’est fait l’écho de l’imitative de l’ONG Hollaback qui lutte contre le harcèlement de rue. Cette dernière a filmé le vécu d’une femme vêtue tout de noir qui a marché sans discontinuer pendant plus de 10 heures dans les rues de New York (http://www.youtube.com/watch?v=b1XGPvbWn0A ). Cette opération a montré que, durant ces dix heures, la personne filmée a subi 100 actes de harcèlement verbal, sans compter tous les autres (non verbaux). La vidéo résultant de cette opération a été vue plus de 15’000’000 de fois durant les trois premiers jours, avec de nombreuses réactions positives de personnes soit indignées, soit subissant les actes. Mais la personne filmée a aussi reçu des menaces de viol et de meurtre!

Et le moins que l’on puisse dire est que ces menaces n’ont pas produit une condamnation unanime des médias ou des internautes. C’est ainsi que sur sa page de garde, Hollaback précise que « Other coverage, however, shows that sexism still shapes culture in a way that harms women. When journalists on major news networks reinforce, support, and normalize street harassment they minimize the violence and fear that women experience on the street. – See more at: http://www.ihollaback.org/#sthash.eETeLhwb.dpuf  »

Cette situation n’est ni exceptionnelle, ni nouvelle. Le film que Sofie Peeters avait publié en 2012 (http://www.youtube.com/watch?v=iLOi1W9X6z4 ) a suscité exactement les mêmes réactions. Certains hommes ont tout utilisé pour tenter de décrédibiliser ce qu’elle mettait en lumière, et, là encore avec la complicité passive ou active de certains médias.

Il y a quelques mois, Anita Sarkeessian (https://twitter.com/femfreq ) a dénoncé le sexisme des jeux vidéos via trois films sur youtube (https://www.youtube.com/watch?v=4ZPSrwedvsg, https://www.youtube.com/watch?v=5i_RPr9DwMA, https://www.youtube.com/watch?v=LjImnqH_KwM). Elle a subi une réaction d’une extrême violence. Des groupes d’hommes déterminés à empêcher toute expression publique de sa part ont piraté ses comptes, tout message de sa part engendrait un torrent de réactions extrêmement violentes. Non seulement certains l’ont menacée de viol et de meurtre, mais ils sont allés jusqu’à publier son adresse physique, son numéro de téléphone, etc. Afin de se protéger, elle a du se réfugier chez des amis, puis déménager.

Alors même qu’il s’agit d’actes qui tombent sous le coup de la loi, le moins que l’on puisse dire est que la communauté des joueurs, essentiellement masculine, a été très loin de défendre Mme Sarkeesian, tout comme, une fois de plus, les médias. Les quelques personnes qui s’y sont risquées ont à leur tour été victimes de réactions tout aussi violentes (voir, par exemple http://business.financialpost.com/2014/08/28/sexism-misogyny-and-online-attacks-its-a-horrible-time-to-consider-yourself-a-gamer/?__lsa=657f-ea99).

Le temps n’a pas aidé. Il y a des alertes à la bombe, voire des menaces de massacre à chaque présentation publique de Mme Sarkeesian (http://www.nytimes.com/2014/10/16/technology/gamergate-women-video-game-threats-anita-sarkeesian.html?_r=1). L’industrie des jeux vidéos, essentiellement masculine, est plus que molle dans sa dénonciation d’actes aussi graves, sans même parler de promouvoir la place des femmes dans les jeux vidéos eux-mêmes.

Alors que certains affirment qu’il n’y aurait plus de raison de lutter puisque l’égalité entre hommes et femmes en occident serait acquise, ces quelques exemples illustrent à quel point il n’en n’est rien! La place des femmes dans tous les espaces publics reste un sujet de haute lutte. C’en est au point que des personnages très en vue, comme le biologiste Richard Dawkins se permet d’attaquer, de stigmatiser et de ridiculiser publiquement les femmes qui dénoncent les actes de harcèlement dont elles sont victimes dans l’espace public (http://www.slate.com/articles/double_x/doublex/2012/10/sexism_in_the_skeptic_community_i_spoke_out_then_came_the_rape_threats.html).

C’est aussi très frappant de voir que, comme à l’époque de la sortie du film « Dupont Lajoie », les dénonciations de ces actes, mêmes preuves à l’appui génèrent un torrent de haine et de violence à l’encontre des victimes, plutôt qu’à celui des harceleurs qui les ont perpétré.

Non seulement les femmes doivent encore guerroyer (et il s’agit vraiment de cela) pour affirmer et faire respecter leur droit à l’espace public, mais elles doivent guerroyer encore et toujours pour faire respecter leur dignité la plus élémentaire.