Faire avec les obstacles qui restent

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Atlanterhavsveien « Storseisundbrua » is one of the most spectacular parts of the Antlantic ocean road (atlanterhavsveien). Source: flickr.com

Après de nombreuses années d’un solide travail sur soi de développement et de thérapie, les personnes peuvent cueillir les fruits issus des graines qu’elles ont semées et jouir d’une vie considérablement plus agréable, paisible, heureuse et sensée que ce qu’elles ont vécu de par le passé. C’est infiniment précieux et c’est une rencontre bien méritée !

Dans cette vie apaisée, il peut néanmoins arriver que certaines difficultés résistent. Par exemple, une personne surefficiente mentale (ou un-e zèbre pour reprendre le langage de Jeanne Siaud – Facchin) peut avoir toujours du mal à s’affirmer et à faire face aux conflits et éprouver durablement un besoin de se protéger de situations qui sont trop lourdes pour elle. Elle aura beau continuer à travailler dessus, elle ne progresse plus vraiment. Cela peut être frustrant.

Peut-être que certaines de ces difficultés sont le revers de nos propres forces. Être une personne surefficiente signifie aussi avoir un égo particulièrement faible, une confiance en soi réduite et donc plus de difficultés à s’affirmer. Peut-être aussi que la personne a traversé des événements dont les conséquences sont irréversibles et qu’il lui faut vivre avec. Il se trouve que, quand ces conséquences sont physiques (par exemple dans le cas où une personne a développé un diabète de type 1), ce caractère irréversible est plus aisément accepté par l’entourage que quand lesdites conséquences sont psychiques (et qu’on parle, par exemple, de fragilités qui nécessitent que la personne prenne soin de soi et évite durablement des facteurs déclenchants (par exemple la foule)).

Quand ces difficultés mettent la personne en porte-à-faux avec des éléments incontournables de la société dans laquelle elle vit (par exemple la dureté des rapports de travail dans le monde occidental), cela devient encore plus difficile.

Et que faire, comment gérer de telles situations ?

Dans la mesure où ces difficultés résistent, il est peut-être nécessaire d’admettre qu’elles sont là et que la personne va devoir apprendre à vivre avec, en tout cas pour un temps. Cela peut nécessiter de faire le deuil de l’espoir d’être un jour complètement libéré-e de ses difficultés et de pouvoir enfin vivre la vie dont la personne rêve depuis tant d’années. Aménager son quotidien pour tenir compte de ces difficultés persistantes peut aussi nécessiter d’autres deuils. Une personne pourtant très compétente, mais pour qui les situations de conflits perpétuels sont trop pesantes va peut-être devoir abandonner le rêve de faire un jour de l’encadrement ou elle devra abandonner le poste de cadre dans lequel elle se trouve actuellement. Son confort de vie sera peut-être bien plus grand après, mais c’est un deuil (et aussi un saut de plus dans l’inconnu d’une nouvelle situation de travail). Faire tous ces deuils, accepter que ce soit ainsi en tout cas pour aujourd’hui demande du courage.

Bien sûr que les techniques établies d’aide au lâcher-prise et à l’acceptation de ce qui est peuvent aider (*). Mais ces outils ont leurs limites. Les personnes les plus aguerries ont lutté pendant des décennies, et sans jamais avoir abandonné, pour pouvoir se libérer de leurs difficultés. Ayant fait une grande part de chemin, ça n’est pas un blocage apparent de plus qui va les retenir. Il faut autre chose de considérablement plus solide et, surtout de plus convaincant. Certaines aspirations sont l’expression d’élans de vie. Quand une personne sent au plus profond d’elle-même une aspiration à vivre en pleine lumière « sur le devant de la scène », devoir accepter qu’elle a besoin d’une place plus discrète, qui ne permet pas la même plénitude d’expression d’elle-même et de don aux autres, mais qui est nettement est plus protégée, faire le deuil de ses aspirations ne va pas nécessairement de soi.

Il existe une chose qui peut beaucoup aider les personnes à faire ce pas, mais elle ne se commande pas. Elle consiste à recevoir de l’intérieur le message que, « avec mes qualités et mes fêlures, je suis assez bien comme cela pour vivre ma vie ». Une telle expérience est extrêmement précieuse. Elle peut être vécue comme une validation de tout le chemin parcouru par la personne. Il ne s’agit pas pour autant de s’arrêter, mais de prendre acte de qui nous sommes dans toutes nos dimensions, et de prendre acte d’une part de ce que nous ne pourrons pas changer et avec laquelle nous allons devoir apprendre à vivre aussi confortablement que possible.

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Zen Garden designed by Nagao Samurai, source Flickr.com

Sans faire de grandes théories, il y a une forme d’esthétique issue du Japon et fortement apparentée au bouddhisme zen qui peut exprimer cela, c’est le wabi sabi. Issue d’une très longue tradition et d’une culture séculaires (**). À l’inverse de l’esthétique occidentale, elle valorise l’impermanence, l’imperfection, les objets créés sans ostentation, la simplicité voire la frugalité, les matériaux naturels, les textures rugueuses, les tons unis.  Les objets, ou des lieux qui sont mis en scène selon cette forme d’esthétique met en valeur leur beauté d’une manière qui intègre leur fêlures, leurs imperfections, leurs cassures et leurs réparation. Elle devient, de ce fait, une illustration artistique et vivante du « tu es assez bien comme cela ».

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Contemporary wabi sabi tea bowl. Source Flickr.com

 

(*) Voir, par exemple:

John Kabat-Zinn  (auteur), Joan Borysenko (préface), Thich Nhat Hanh (introduction); Full Catastrophe Living: Using the Wisdom of Your Body and Mind to Face Stress, Pain, and Illness; Bantam Books; 2013

NB: une traduction française existe, mais selon de trés nombreux échos elle est au mieux calamiteuse

Ray owen, Facing the storm, Routledge, 2011

Ray owen, Living with the ennemy, Routledge, 2013

Ann Weiser Cornell  (auteure), Barbara McGavin (illustratrice); The Radical Acceptance of Everything: Living a Focusing Life; Calluna Press 2005

 

(**) voir, par exemple:

Andrew Juniper; Wabi Sabi: The Japanese Art of Impermanence; Tuttle Pub;  2003

Leonard Koren; Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers; Imperfect Publishing; 2008

 

 

Jusqu’aux limites de l’humanité

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Svetlana Alexievitch La guerre n’a pas un visage de femme J’ai Lu

 

Avec son prix Nobel de littérature 2015, les ouvrages de Svetlana Alexievitch ont acquis en occident une visibilité infiniment supérieure à la notoriété dont ils pouvaient jouir jusqu’alors. Ils ont mis en lumière l’existence d’une femme très courageuse, qui parcourt l’empire russe avec son enregistreur, qui interviewe des centaines de personnes le temps nécessaire pour que ces dernières puissent exprimer le noyau essentiel de ce qu’ils ou elles ont vécu, de ce qui les a marqués, ou traumatisés.

Elle traite de thématiques graves, pour ne pas dire terribles. Avec son premier ouvrage, « La guerre n’a pas un visage de femme », elle a donné la parole à des centaines de femmes russes qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale en tant que soldates.

Elle prend grand soin de les rencontrer seule à seule ou avec quelques autres femmes afin de s’assurer que leurs paroles sont libres et qu’elle ne se réduit pas à l’héroïsme officiel dont a été entourée en Russie cette guerre effroyable.

Elle œuvre un peu comme une peintre pointilliste, témoignage après témoignage. Il faut prendre le temps d’écouter l’une après l’autre la parole de toutes ces femmes pour voir un tableau se dégager.

L’image qui en sort est celui de très jeunes femmes de quatorze, quinze ou 16 ans, enthousiasmées par l’idéal communiste, qui ont vu leur père, leur oncle leurs frères partir pour se battre et pour qui il était inimaginable que cette lutte se passe sans elles. Sans avoir la moindre idée de ce qu’elles allaient affronter, elles ont fait le siège des bureaux de recrutement pour pouvoir y aller elles aussi. Et les recruteurs ont fini par céder.

Elles se sont retrouvées dans une armée absolument pas préparée à les accueillir et embarquées dans un affrontement effroyable qui a fait des dizaines de millions de morts. Elles y ont connu l’enfer, la tragédie, la souffrance, parfois l’amour, ou des moments d’une paix irréelle, la faim, la terreur, la rage, la haine, la douleur, la pitié et bien d’autres choses encore.

Certaines ont survécu. Elles ont recommencé à vivre, tant bien que mal. Tout n’a pas repris comme avant. Leur pays, leurs maisons avaient été dévastés il a fallu tout reconstruire. Elles ont dû vivre comme elles le pouvaient avec ce que nous appelons maintenant des stress posttraumatiques très graves. Certaines ont perdu leur santé sur le front, ou ont été amputées ou ont été marquées à vie de quelque autre manière.

Nombre d’hommes qui avaient appris à les considérer en camarades et en égaux sur le front les ont rejetées. Il n’était pas question pour eux de se marier avec leurs compagnes de lutte. Elles se sont retrouvées seules.

Et le discours officiel a fait exclusivement dans l’héroïsme exacerbé pendant des décennies. Elles se sont retrouvées bâillonnées.

Arrive Svetlana Alexievitch et son enregistreur. Pour la première fois de leur vie, elles ont pu parler et dire ce qu’elles avaient vraiment ressenti, ce qui les a marquées, le fond de leur douleur ou de ce avec quoi elles vivent depuis si longtemps.

En occident, on aurait parlé de « débriefing ». On aurait parlé d’une auteur qui prend le rôle d’accoucheuse et qui permet aux personnes qu’elle interroge de se libérer un tant soit peu de ce qu’elles portent depuis si longtemps.

Dans l’URSS de Mikhail Gorbatchev, cet ouvrage a été un choc. Le choc a été tel que l’auteure a dû rudement batailler avec la censure pour qu’il soit publié (en 1983). Et, alors que cet ouvrage est fondamentalement humain, elle a acquis l’image d’une opposante politique et d’une ennemie de la Russie.

Il faut dire aussi qu’elle ne s’est pas arrêtée aux rescapées de la Seconde Guerre mondiale. Elle a remis la compresse avec la guerre d’Afghanistan (les cercueils de zinc), Tchernobyl (la supplication) et d’autres situations tout aussi terribles. On n’en sort encore plus marqué que de la lecture de son premier ouvrage.

Dans tous ses écrits, l’auteure interroge les limites de ce que c’est que d’être humain. Elle le fait dans le but de défendre la valeur et le caractère essentiel de cette humanité. Dans un entretien consacré à son œuvre, elle indique, que, au sujet  des femmes vétéranes de la Seconde Guerre mondiale : « ce qui m’a le plus frappé, c’est que ces femmes avaient pitié des Allemands. À l’école on nous apprenait à ne pas avoir pitié des ennemis. Mais la guerre, pour ces femmes, n’était pas enserrée dans les lois écrites par les hommes » (*). Au sujet de Tchernobyl, elle indique que : »Avec Tchernobyl, nous sommes entrés dans un monde inédit. Nous avons compris que le progrès technique représente une voie suicidaire. Il s’agit d’une guerre d’un nouveau type, dans laquelle l’homme ne se combat pas seulement lui-même, mais le vivant en général : les plantes et les animaux, la terre et le ciel ». Quelle clairvoyance!

Si son œuvre a un volet politique, ce que certains lui reprochent, c’est à force d’exposer le vécu des êtres qui ont été emportés dans la tourmente et ce qu’ils ont vécu dans leur chair. Elle n’est pas directement militante. Ces récits mis bout à bout parlent d’eux-mêmes. Il lui suffit de les exposer. Mais cela donne à sa voix et aux milliers de parcours de vie qu’elle met en lumière une portée qu’ils ne pourraient pas avoir sans cela.

En témoignant avec un très grand courage et une constance inébranlable de l’horreur qu’ont engendrés ces moments de l’histoire elle se pose en témoin d’humanité de ce qu’il faut faire pour faire cesser cette folie.

(*) Svletlana Alexievitch, Oeuvres, Actes Sud 2015

 

 

 

 

Comment se fait-il que notre planète soit si verte?

 

How the earth turned green - a brief 3.8 billion-year history of plants- Joseph E. Armstrong, The University of Chicago Press, 2014
How the earth turned green – a brief 3.8 billion-year history of plants- Joseph E. Armstrong, The University of Chicago Press, 2014

Car elle aurait pu être brun-vert, ou rouge, si d’autres algues que les algues vertes avaient conquis les mers puis les terres.

C’est une histoire fascinante que nous raconte l’auteur de cet ouvrage, celle des végétaux, des plus anciens, depuis les bactéries, jusqu’aux plus récents. Et cette histoire est très rarement racontée. La plupart des ouvrages qui traitent de l’histoire de la vie (*) traitent essentiellement de la vie des animaux. Les végétaux sont, au mieux, un décor. Les ouvrages qui incluent ou qui traitent de l’histoire des plantes et de leur évolution sont beaucoup plus rares. Cet ouvrage est l’un d’entre eux.

Et les obstacles qu’ont franchis les végétaux tout au cours de leur évolution sont largement aussi importants que ceux franchis par les animaux. Qui plus est, l’auteur commence cette histoire par la partie la moins racontée (tout au moins dans les ouvrages accessibles au grand public), à savoir celles des bactéries.

Comment et quand est-ce que la vie est apparue? Quels étaient les premiers mécanismes de la vie? Quelles sont les traces les plus anciennes que nous avons d’êtres vivants?  Quand est-ce que les bactéries eurent tellement pollué la planète (déjà à l’époque, mais le GIEC n’existait pas encore!) par leurs rejets d’oxygène qu’elles ont dû passer à une vie basée sur la respiration de ce gaz qui était un déchet? Comment se sont-elles débrouillées? Qu’est-ce qui a induit l’arrivée de cellules beaucoup plus grosses avec un noyau et des organites? Là encore, comment est-ce que cela s’est passé? Qu’est-ce qui a poussé certaines de ces cellules à grandir au point d’être visibles à l’oeil nu et d’autres à constituer les premières créatures multicellulaires? Quel a été le défi de la conquête des milieux côtiers? En quoi est-ce que des algues sont nettement mieux adaptées à ce milieu que des unicellulaires ou des colonies libres d’un petit nombre de cellules? Que sait-on de l’arrivée des végétaux sur terre ferme? Comment est-ce que cela s’est passé? Quelles sont les adaptations aux milieux côtiers en eaux douces qui ont aidé l’arrivée des premiers végétaux sur terre? Il y a encore bien d’autres épisodes fascinants dans cette histoire!

Dans tout ce parcours, la nature a sans cesse fait preuve de ses « bricolages géniaux ». Par exemple, la respiration aérobie (avec oxygène) est dérivée de la respiration anaérobie (sans oxygène) avec juste une étape de plus. Autre exemple, le renversement de chaînes métaboliques existantes a été essentiel pour l’apparition de la photosynthèse. Troisième exemple, comment s’est développé le cycle reproductif des végétaux terrestres (qui constitue un cycle entre une génération « haploïde » (i.e. dont les chromosomes ne sont pas dédoublés) et une génération « diploïde » (dont les chromosomes sont dédoublés)) a pu se développer à partir du cycle de reproduction des algues d’eau douce dont ils sont issus. Une fois encore, les exemples abondent.

Pour la petite et la grande histoire, les pigments verts des végétaux terrestres sont hérités des algues vertes qui ont conquis les littoraux. Ils sont optimaux sous quelques mètres d’eau quand une partie des composantes de la lumière sont déjà filtrées. Mais si les végétaux terrestres avaient développé leurs propres pigments photosynthétiques (au lieu d’hériter de ceux des algues vertes), ils auraient de fortes chances d’être noirs, pour bénéficier de toutes les composantes de la lumière qui arrivent jusqu’au sol. Est-ce que nous verrions cela comme tout aussi beau, je ne sais le dire.

L’auteur prend aussi grand soin d’expliquer « comment on sait ce qu’on sait ». Nous n’avons pas des traces fossiles de toutes ces étapes de la vie donc nous devons compléter ces derniers par d’autres outils. Aujourd’hui, l’analyse des codes génétiques des êtres vivants nous aide considérablement à définir les parentés. Mais cet outil n’est pas suffisant lui non plus. C’est là qu’entre en jeu une autre méthode éprouvée de la science: bâtir une hypothèse, examiner quelles sont ces conséquences et voir si ce qu’on observe correspond à ce qui devrait se passer si cette hypothèse était vérifiée. Dans le lot, d’innombrables hypothèses sombrent corps et bien. Mais elles ont pu être utiles à un moment donné pour en formuler d’autres qui tiennent mieux la route. Avec le temps, d’hypothèse en hypothèse, de vérification en vérification, ne subsistent que celles qui tiennent vraiment la route et qu’on finit par admettre comme étant établies. Mais si la plupart des ouvrages présentent ces derniers comme des faits, ils omettent de présenter ce qui a amené parfois plusieurs générations de scientifiques à cette conclusion. Quand on ne connaît pas cette part-là de l’histoire, le tout peut avoir une apparence un peu dogmatique. L’auteur s’efforce d’éviter cet écueil et c’est tout à son honneur.

En plus de tous ces niveaux de lecture, cet ouvrage en a un de plus, à mes yeux, à savoir celui de la contemplation et de l’émerveillement. Je suis profondément admirative de la richesse et de l’inventivité des mécanismes de la vie, y compris dans leur aspect de « bricolage » à partir de briques existantes. Cela me rend admirative de ce que sont les plantes et m’incite à poser sur elles un regard qui perçoit toute autre chose qu’un élément de décor dont on peut disposer comme d’une chose. En lieu et place, je perçois des êtres vivants extrêmement sophistiqués et dignes de mon plus grand respect. Cela m’attache à elles et m’incite à en prendre soin et à les protéger. C’est vrai que certaines plantes sont extrêmement précieuses pour nous, soit qu’elles nous nourrissent, qu’elles nous soignent, qu’elles nous émerveillent et nous accompagnent dans nos maisons et nos jardins ou encore qu’elles stimulent notre dimension spirituelle. Mais elles existent aussi pour et par elles-mêmes et cela aussi c’est important. Les accueillir pour cela aussi contribue à nous faire grandir intérieurement.

Présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur: http://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/H/bo16465693.html

Page web de l’auteur: http://biology.illinoisstate.edu/jearmst/armstr.htm

Publications scientifiques de l’auteur: https://scholar.google.com/citations?user=0vBTIB4AAAAJ&hl=en

(*) En voici un excellent exemple:

Le Livre de la vie,

Stephen Jay Gould, Peter Andrews et al.

Seuil, 1993

Consommation de viande, santé, réchauffement climatique, préservation de l’environnement et malnutrition : une entreprise de déni à l’échelle planétaire

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La nef des fous, fragments d’un triptyque de Hieronymus Bosch, huile sur panneau de chêne,vers 1494-1510, musée du Louvre, source: wikimedia commons

 

Le 26 octobre 2015, l’OMS émettait une déclaration d’agence de presse dans laquelle elle annonçait  « un Groupe de travail de 22 experts venus de 10 pays différents, réuni par le Programme des Monographies du CIRC, a classé la consommation de la viande rouge comme probablement cancérogène pour l’homme (Groupe 2A), sur la base d’indications limitées selon lesquelles la consommation de viande rouge induit le cancer chez l’homme, soutenues par de fortes indications d’ordre mécanistique militant en faveur d’un effet cancérogène » ([1]). Cette annonce était complétée d’annonces complémentaires ([2], [3], [4]).

Elle ne fait que confirmer et officialiser ce que nombre d’acteurs disent depuis de nombreuses années, à savoir que la consommation excessive de viande et de produits carnés peut induire des problèmes de santé chez certaines personnes. Mais s’il était possible de rester sourd à ces informations, en refusant de prendre en compte la légitimité des arguments de leurs auteurs, le fait que l’OMS confirme ces affirmations avec tout le poids de son autorité rend ce déni beaucoup plus difficile.

Et la réaction ne s’est pas faite attendre. Une opération médiatique de déni et de mise sous le tapis de cette information a été promptement organisée, avec le concours de toute la presse. C’est ainsi qu’on a rapidement vu apparaître des articles dans lesquels les journaux se sont dépêchés d’insister sur le fait qu’on ne savait pas bien comment cela marchait. Ils ont pris grand soin de rappeler que les professionnels de la vente de viande n’étaient pas contents, comme si ces derniers avaient une quelconque compétence en matière de santé et comme s’ils n’avaient aucun intérêt à la promotion de leurs propres produits (voir, par exemple : [5]). Dans la même opération de lessivage, un journal interroge un sociologue et prend grand soin de rapporter que, selon lui, « Cet événement est totalement disproportionné par rapport à la valeur intrinsèque des résultats » ([6]). Là encore, là légitimité de cette personne à mettre en cause ces résultats et les éléments sur lesquels il se base n’est en aucune manière interrogée. Il faut rassurer à tout prix et dire aux personnes « vous pouvez, et même devez continuer à manger de la viande comme avant !« .

Se doutant peut-être que la personne interviewée n’avait pas l’autorité suffisante, ce même journal remet la compresse une fois de plus le lendemain ([7]). Cette fois-ci il convoque le ban et l’arrière ban de la société locale pour marteler le message. Ce faisant, il ne peut éviter de d’admettre que même s’il est faible (ce que dit d’ailleurs l’OMS), le risque de santé induit par la consommation excessive de viande existe. Il ne peut pas non plus éviter de dire que « La consommation de viande a explosé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La production est alors industrialisée pour nourrir la population. Les produits carnés deviennent un incontournable des repas« .  En d’autres termes, la surconsommation de viande à laquelle nous assistons est un produit de l’industrialisation de la production de viande, pas d’une réflexion sur les besoins réels de l’être humain.

Ce faisant, ces mêmes journaux n’ont pas accordé la moindre ligne aux personnes qui parlent des enjeux de la consommation excessive de viande pour la santé, et souvent depuis des années! L’OMS confirme ce qu’ils disent, mais il ne faudrait quand même pas leur donner le droit à la parole…

La réaction à la publication de l’OMS illustre combien la consommation de viande est encore érigée au rang de pratique sacrée dans nos sociétés et combien toute remise en cause de cette dernière, visiblement même pour des raisons de santé, tient du sacrilège (Voir par exemple [8]). En d’autres termes, une industrie a profité des séquelles qu’a laissé des millénaires de malnutrition et de pauvreté dans nos mémoires pour se développer démesurément, pour engranger énormément de bénéfices et pour acquérir une influence totalement démesurée sur la société. Elle y a réussi en faisant croire que c’est son existence (et la consommation intensive de ses produits) qui nous protège d’un passé terriblement douloureux. Toute personne qui conteste cet ordre établi peut alors être facilement mise au pilori.

Ça n’est pas que cette réaction soit unanime. Les dissidences existent (voir par exemple [9]). Mais elles restent minoritaires, et la légitimité de choix différents en matière d’alimentation est sans cesse remise en cause par les adeptes de l’alimentation carnée à tout prix.

Aujourd’hui l’industrie de la consommation forcenée de produit carnés s’est développée au point de menacer notre santé et aussi de menacer notre planète ([10], [11]). A lui seul, le secteur de l’élevage contribue à hauteur de 14.5% des émissions de gaz à effets de serre produits par les êtres humains. A ceci, il faut ajouter les conséquences de la production et de la transformation des aliments destinés au bétail et les conséquences des déchets produits par les animaux (voir aussi [12], [13], [14] & [15]). Tout aussi grave, la surconsommation effrénée de viande a un impact très significatif sur la faim dans le monde ([16]) et sur la préservation des espaces sauvages et la déforestation (cf. références précédentes).

Alors même que nous produisons assez pour nourrir la planète toute entière, une proportion démesurée des surfaces arables et des cultures sont utilisées pour l’élevage, ce qui est très inefficace et qui prive les humains d’une nourriture utilisable directement. Et pour disposer de suffisamment de terres arables, on détruit à marche forcée les derniers espaces sauvages dont la préservation est pourtant absolument vitale, alors que tout cela est évitable.

Une des conséquences du changement climatique est qu’il n’est plus possible de refuser tout changement de notre alimentation sans que cela ne contribue à des conséquences catastrophiques qui vont durer des décennies, voire plus. Il n’est plus possible de refuser de changer tant que l’autre ne l’a pas fait le premier ou de se mettre la tête sous le sable. Quels que soient les commandements dont nous avons hérité au fil des générations, nous devons réviser notre alimentation, ne consommer que ce dont nous avons réellement besoin, et dans des quantités raisonnables. Il n’est plus possible de suivre aveuglément le mouvement, les commandements de sociétés qui ont disparu il y a plusieurs millénaires, ni les commandements d’une industrie qui ne vise que ses propres bénéfices à court terme et qui est dénuée de toute éthique.

Références:

[1] Le Centre international de Recherche sur le Cancer évalue la consommation de la viande rouge et des produits carnés transformés – http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/cancer-red-meat/fr/

[2] Cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée: http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/

[3] Déclaration de l’OMS sur le lien entre la viande transformée et le cancer colorectal: http://www.who.int/mediacentre/news/statements/2015/processed-meat-cancer/fr/

[4] Cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée: http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/

[5] Viandes «cancérogènes»: les professionnels ripostent: http://www.24heures.ch/economie/viandes-cancerogenes-professionnels-ripostent/story/14016300

[6] Viande cancérogène: un «buzz toxique»: http://www.24heures.ch/monde/viande-cancerogene-buzz-toxique-certains/story/23831672

[7] «Non, il ne faut pas arrêter de manger de la viande»: http://www.24heures.ch/suisse/faut-arreter-manger-viande/story/24701029

[8] Le végétarisme pour les non-végétariens: https://labyrinthedelavie.net/2015/07/13/le-vegetarisme-pour-les-non-vegetariens/

[9] Adieu steak et saucisse: https://www.bluewin.ch/fr/conso/blog-durabilite/2015/15-11/adieu-steak-et-saucisse-.html

[10] Lutter contre le changement climatique *grâce* à l’élevage – Une évaluation des émissions et des  opportunités d’atténuation au niveau mondial: http://www.fao.org/3/a-i3437f/index.html

[11] Chapitre 3: Bilan global http://www.fao.org/3/a-i3437f/I3437F03.pdf

[12] 4 minutes pour comprendre le vrai poids de la viande sur l’environnement: http://www.lemonde.fr/planete/video/2015/03/20/le-vrai-poids-de-la-viande-sur-l-environnement_4597689_3244.html

[13] Consommation responsable – L’impact de l’élevage sur l’environnement: http://www.extenso.org/article/l-impact-de-l-elevage-sur-l-environnement/

[14] Impact environnemental de la production de viande: https://fr.wikipedia.org/wiki/Impact_environnemental_de_la_production_de_viande

[15] Les conséquences écologiques de la consommation de viande: http://www.vegetarismus.ch/info/foeko.htm

[16] Élevage et sous-alimentation: http://www.viande.info/elevage-viande-sous-alimentation

[17] Pourquoi et comment végétaliser notre alimentation: http://www.viande.info/fichiers/pdf/viande.pdf

 

La dernière reine des femmes samurai

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Ishi-jo, femme de Oboshi Yoshio, l’un des « 47 ronin fidèles ». Estampe de Kuniyoshi de la série Seichi gishin den, « histoires de coeurs fidèles », 1848

 

Même en occident dans lequel les femmes ont un meilleur statut que dans nombre d’autres sociétés patriarcales, pour de très nombreuses personnes, une femme ne peut en aucune manière être une guerrière. Tout au plus pourrait-elle l’être au sens purement figuré, synonyme de lutteuse, et pour autant qu’elle reste bien pacifique, ce qui ne fait que renforcer les stéréotypes de genre.

 

Pourtant, nous avons entendu parler des femmes kurdes qui se battent sur le front pour défendre leurs terres, leur dignité et leurs modes de vie contre les terroristes fondamentalistes qui veulent les écraser (1). Mais c’est loin, dans des pays que nombre d’occidentaux jugent reculés, et c’est perçu comme étant juste une exception issue d’une situation tragique et horrible.

 

En occident comme ailleurs, les chroniqueurs et les registres ont gardé la trace de femmes qui depuis la plus haute antiquité ont défié le système patriarcal pour s’engager comme marin ou soldat et partir à l’aventure, voire à la guerre. Une fois encore l’essentiel des livres d’histoire est écrit par des hommes qui les ont laissées de côté et invisibilisées pendant des siècles. Il a fallu attendre la fin du 20ème siècle pour que leur histoire commence enfin à apparaître, au moins dans des ouvrages spécialisés (2). Pour ce qui est du grand public, c’est encore une toute autre histoire.

 

Que, dans une autre culture, des guerrières aient pu constituer une caste en tant que tel, avec ses propres traditions, voilà quelque chose d’impensable pour la plupart des personnes vivant en occident. Voici aussi quelque chose d’impensable pour de nombreuses femmes qui se réclament du féminisme.

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Antique Japanese naginata blade, Tokyo National Museum, picture author: Ian Armstrong, source: Wikimedia commons

 

Pourtant, une telle caste a existé dans le japon féodal et elle s’est éteinte avec lui, comme le révèle un documentaire récemment paru (3) qui nous conte la vie et la mort de Takeko Nakano, une des dernières et des plus grandes femmes samurai du Japon. Cette caste a été suffisamment importante pour que les femmes qui en faisaient partie disposent d’une arme qui leur est propre, le naginata (cf ci-dessus) et elle est fort efficace (4). Ces femmes ont eu suffisamment de courage et de combativité pour imposer leur présence aux hommes de leur culture, qui n’étaient pas tous très enthousiastes.

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Extrait de samurai warrior queens, documentaire produit en 2015 par Urban Canyons

Dans les sociétés soumises à des systèmes patriarcaux, c’est à dire dans 99% des sociétés humaines actuelles, les femmes sont les principales victimes de violences au sein du cercle domestique et les hommes les principaux perpétrateurs de ces dernières. En dehors du fait que « principal » n’est pas synonyme de « unique », cet état de fait n’a rien d’une fatalité. L’éducation que reçoivent les uns et les autres, et qui n’est pas universelle, renforce ancre et répète de génération en génération une situation qui est évitable. D’autres société dont nombre de peuples premiers l’ont évitée, en tout cas jusqu’à leur colonisation.

 

Plutôt que d’éduquer les petites filles à la soumission, à la dépendance et à la séduction, rien ne nous empêche de suivre l’exemple des femmes samurai et celui de certains peuples premiers, en les stimulant dès l’enfance à exercer également leur confiance en elles-mêmes, leur combativité, leur capacité à s’affirmer et à poser des limites claires à l’autre via des cours d’arts martiaux comme le Krav Maga. Rien ne nous empêche non plus d’adapter l’éducation des garçons, sans oublier, bien sûr, une éducation à la la diversité pour les uns et les autres.

 

Ceci devrait permettre à de nombreuses femmes de sortir de l’état de vulnérabilité, de dépendance et de victime dans lequel elles se trouvent. Bien sûr que l’image des femmes s’en trouvera modifiée. Cela va mettre en lumière la part « yang » de nombre d’entre elles, bien différente des stéréotypes dans lesquels de nombreuses personnes veulent les maintenir.

 

Il en va de la place des femmes dans la société, de leur capacité à assumer pleinement l’entier de qui elles sont et de leur capacité à assumer tout aussi pleinement leur vie sans plus dépendre de qui que ce soit. C’est dire que l’enjeu est important.

 

 

(1) Voir, par exemple, https://labyrinthedelavie.net/2015/02/16/traverser-les-epreuves-malgre-tout/

 

(2) Voir, par exemple :

  • Vern Bulloug & Bonnie bulloug, cross dressing sex and gender, University of Pennsylvania Press, 1993
  • Julie Wheelwright, Amazons and military maids, Pandora 1989

 

(3) Samurai warrior queens: http://www.untoldhistory.tv/samurai-warrior-queens/

Voir aussi ce petit film très résumé:

 

(4) Voir: https://www.youtube.com/watch?v=eCo6-BSwdJs

Du changement climatique, de la liberté d’expression et de ce qui relève parfois du devoir de s’informer

 

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Au moment où à lieu une grande conférence sur le changement climatique (1) et où de nombreuses personnes oeuvrent à la faire échouer, il peut être utile de revenir aux fondamentaux, à savoir qu’est-ce que le climat, comment on le définit, comment on le connaît, comment il évolue et comment on sait ce qu’on sait à son sujet.

Ce domaine est particulièrement complexe et sa compréhension nécessite un savoir raffiné et étendu. C’est indispensable pour pouvoir comprendre et juger les affirmations des uns et des autres au sujet dudit changement climatique.

Sur ce sujet, on ne peut pas accuser les institutions qui oeuvrent à réduire autant que faire se peut les conséquences de ce dernier de travailler dans le secret. L’intégralité des publications du GIEC est disponible publiquement et gratuitement (2), Les principes de fonctionnement de cette institution sont décrits et documentés (3) et, plus important encore, la manière dont cela marche concrètement est également documentée (4).

Pour comprendre ce que le GIEC dit vraiment, quelles sont les zones de certitudes et d’incertitudes, les luttes d’influence qui le traversent, la solidité des conclusions axuquelles il aboutit, il n’y a pas d’autre solution que d’examiner avec soin les documents qu’il présente. Cela peut être intimidant. Par exemple, le document décrivant la manière dont les groupes de travail fonctionnent et comment le contenu des rapports est sélectionné fait 39 pages (5). Il faut prendre le temps et faire l’effort de le lire avec attention pour comprendre comment ces documents sont rédigés. Le « résumé managérial » (comme on dit) du rapport de synthèse globale fait 32 pages (6). Le rapport de synthèse lui-même fait 151 pages. Et ces documents ne décrivent que le « quoi », c’est à dire le « ce qu’on pense qui est en train de se produire, les conséquences les plus probables et ce qu’on peut faire pour réduire le mal ». Il ne décrit pas le « comment », c’est à dire sur quoi on se base pour faire de telles affirmations, comment on sait que ce qui est dit par la comunauté des climatologues tient la route, quels sont les points d’incertitudes, de débat et d’interrogation.

Là encore, l’information n’est pas cachée. Elle est disponible et gratuite et se trouve dans le même site web, dans les documents de détails des trois groupes de travail qui constituent le GIEC. Les documents de synthèse de ces groupes font, pour certains, plus de 250 pages, et les rapports de détail plus de 1500! Si on veut vraiment savoir jusqu’où ce qui est dit tient la route, il n’y a pas d’autre choix que de faire l’effort de lire attentivement ces rapports détaillés, et de confronter sa compréhension de ces derniers avec des professionnels qui ont les connaissances nécessaires pour répondre à nos questions, interrogtions, contestations, demandes de précisions, etc. C’est un effort très important et tout le monde n’a pas nécessairement le temps ni l’envie de le faire. C’est compréhensible. Mais c’est ainsi.

Mais il est d’autant plus important qu’un très grand nombre de personnes fassent cet effort, que certains groupes ont tout intérêt à ce que rien ne change et ils sont prêts à tout, y compris au pire, pour y arriver. Il y a  tout ceux qui sont au service du dieu argent et qui ont fait vocation de mettre la Terre à sac. Il y a également son allié traditionnel, à savoir la mouvance proche des ultra-conservateurs et fondamentalistes de tous poils qui, de fait, agissent comme les alliés du premier groupe. Ils utilisent toutes les techniques manipulatoires qu’ils ont utilisé (et utilisent encore) pour essayer de promouvoir les théories créationnistes dans les écoles ou bloquer toute évolution sociale pour de tenter de saper les efforts qui sont faits pour éviter une catastrophe climatique.

Dans ces techniques, il y a les lectures superficielles, partielles, biaisées de la documentation sur le changement climatique. Il y a l’utilisation d’un détail, d’un point de discussion et d’incertitude pour tenter d’en faire une pierre d’achoppement qui mine l’ensemble de l’argumentaire. Il y a le mensonge pur et simple (par exemple affirmer que tel ou tel point n’a pas été traité dans les études, alors que c’est faux et documenté, mais dans les rapports de détails que trop peu de personnes lisent. Ceux qui agissent de la sorte utilisent la liberté d’expression pour tenter de la subvertir.  Ils prétendent que d’affirmer tout et n’importe quoi (y compris des choses totalement fausses) fait partie de leur liberté d’expression et que toutes les personnes qui les contrent violent cette dernière (8). C’est très exactement ce que ces personnes ont fait et continuement de tenter de faire sur les enjeux que j’ai mentionné précédemment.

C’est pour éviter qu’ils ne réussissent un jour à avoir un impact qu’il est essentiel qu’un maximum de personnes se renseignent en profondeur, lisent par elles-mêmes toute ou partie de la documentation du GIEC (au moins le rapport de synthèse complet) et cherchent à comprendre ce qu’est le climat et comment il marche.

Afin de mettre le pied à l’étrier, de commencer par une lecture accessible qui décrive ce qu’est le climat, comment on le définit, ce qu’on en connaît, comment il a évolué tout au long de l’histoire, comment on sait ce qu’on sait à son sujet, il existe un bel ouvrage, richement illustré qui plus est en langue française, et accessible à un large public (9). J’ai mis sa page de garde en tête de cet article. Je ne peux que vous recommander de prendre le temps de le lire avec soin. Ce sera une lecture utile.

(1) http://www.cop21.gouv.fr

(2) https://www.ipcc.ch/publications_and_data/publications_and_data.shtml

(3) https://www.ipcc.ch/organization/organization_procedures.shtml

(4) https://www.ipcc.ch/meeting_documentation/meeting_documentation.shtml

(5) https://www.ipcc.ch/pdf/ipcc-principles/ipcc_principles_french/ipcc-principles-appendix-a-final_fr.pdf

(6) https://www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar5/syr/AR5_SYR_FINAL_SPM.pdf

(7) https://www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar5/syr/SYR_AR5_FINAL_full.pdf

(8) Voir, par exemple, l’interview du prof Martin Beniston sur la RTS: https://www.rts.ch/la-1ere/programmes/medialogues/7195962-medialogues-du-07-11-2015.html#7195959

(9) Marie-Antoinette Mélières et Chloé Maréchal; Climats passé, présent, futur, Belin 2015 http://www.editions-belin.com/ewb_pages/f/fiche-article-climats-26943.php?lst_ref=1

C’est l’histoire d’une zèbre…

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Tiana, Je suis un zèbre, Payot 2015

 

…. comme aurait pu le dire Coluche. Sauf que cette histoire est vraie. Ca n’est pas une blague. Le témoignage de Tiana n’est pas là pour faire rire et elle a déjà assez subi de moqueries comme cela!

Le parcours de vie de Tiana est unique et tous les zèbres ne s’y reconnaitront pas. Au delà des spécificités de sa propre histoire, ce qui m’a frappée, c’est combien son parcours de vie est difficile et semé d’embûches, alors même qu’elle semble ne pas avoir subi les maltraitances familiales très lourdes et de tous ordres qui ont été le boulet des zèbres des générations précédentes.

Dans ce qu’elle décrit, il n’y a ni traumatisme de guerre, ni secret de famille, ni transmission intergénérationnelle horrible ni toutes les autres horreurs qui entravent tant d’autres personnes.

Pourtant, le seul fait d’être une surefficiente mentale rend sa vie, en particularité sa scolarité et sa socialisation de jeune ado extrêmement difficile, au point d’être insupportable et de la faire craquer. Il est vrai que les symptômes de son mal être sont spectaculaires et très visibles. Ils en sont d’autant plus difficiles à porter qu’ils sont sous le regard de l’autre. Et le regard de l’autre est insupportable quand on est une ado et qui plus est une zèbre.

A la fin de son témoignage elle partage qu’elle a pu trouver un début d’insertion sociale, de stabilité intérieure, un peu de confiance. Elle fait aussi l’expérience que certaines fragilités ne disparaissent pas aussi vite qu’elle le souhaite, qu’elle doit avoir l’humilité d’apprendre à vivre avec, de reconnaître leur présence quand elles se réveillent et d’oser alors demander de l’aide. C’est une forme de sagesse précieuse.

Elle est loin d’être la seule jeune zèbre dont le parcours de vie est très difficile. Si sont témoignage peut aider d’autres ados à faire quelques pas, il aura été précieux. S’il peut éclairer des personnes de leur entourage, les aider à être de meilleurs proches aidants, sans pour autant se perdre dans les difficultés de la personne qu’ils accompagnent, il aura rendu un autre service précieux.

Je connais des zèbres pour qui éviter de se suicider est en soi un défi majeur tant leur existence est douloureuse et tant trouver une place qui leur convienne est difficile. Tiana a fait un bout de ce chemin. elle a souhaité partager son expérience de vie. Je souhaite à son témoignage qu’il puisse atteindre les personnes auxquelles il est destiné.

Découvrir l’altérité des plantes

Françis Hallé, Eloge de la plante : Pour une nouvelle biologie, Seuil, Points sciences, 2014
Françis Hallé, Eloge de la plante : Pour une nouvelle biologie, Seuil, Points sciences, 2014

Ca n’est pas exactement une lecture de vacances, mais c’est pourtant en vacances, sous deux cocotiers et face à au magnifique récif de corail de l’île fihaalhohi des Maldives que j’ai lu ce livre.

Ce livre n’a rien d’un « best seller » léger et facile à lire, qu’on emporte souvent pour les vacances. Sans être un ouvrage académique, c’est clairement un ouvrage de vulgarisation scientifique, et d’un excellent niveau.

Ce livre demande à être digéré. On ne peut pas, en tout cas, je ne peux pas le lire de bout en bout sans m’arrêter. Il faut le lire bout par bout, et prendre le temps d’intégrer avant de pouvoir continuer.

C’est un livre de science. l’auteur décrit les plantes en soulignant, sujet par sujet, les différences qu’il y a entre les plantes et les animaux. Le lire à, pour moi, été fascinant et une très belle découverte. J’ai découvert en quoi les plantes sont si différentes de nous, et tout ce que j’avais appris en biologie en a été bouleversé. Quel plaisir!

C’est aussi un livre pleinement humain. Françis Hallé est une personne qui parle de science mais qui inclut son humanité dans ses écrits. Il parle de ses affects, de la beauté des plantes, du plaisir que les parfums suscitent, de son émerveillement, etc. A mes yeux, c’est l’ouvrage d’un scientifique qui se rapproche de ce que Carl Rogers voulait dire par une « personne fonctionnant pleinement » (*)

En nous faisant découvrir l’altérité et l’originalité des plantes, Françis Hallé fait aussi passer le message que les plantes et les forêts sont également des êtres très précieux qui méritent d’être prises en compte, respectées, protégées et pas juste traitées comme du matériau de base. Et cela est pour moi extrêmement précieux.

Pour finir, que les plantes soient elles aussi dignes de respect a plusieurs implications éthiques. Cela concerne notre utilisation de ces dernières. Il y a des aspects plus ou moins évidents, comme le caractère scandaleux et les impacts catastrophiques du massacre des forêts (et de la réduction de ces dernières à une plantation d’arbres jugés utiles). Plus indirectement, cela concerne aussi notre alimentation. Si les plantes méritent elles aussi le respect, qu’est-ce qu’il est éthique pour nous de manger?
(*) Carl Rogers, On becoming a person, Houghton Miffin, 1961, 1989, 1995
chapter 6: A therapist view of the good life: the fully functionning person

Eloge de la plante, une belle présentation des thèmes de l’ouvrage: https://www.youtube.com/watch?v=CYsf4SDpg6o

Le tir sportif: une forme de travail sacré d’origine occidentale

MUNICH - SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)
MUNICH – SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)

Retrouver son centre, être juste présent-e à soi même, lâcher prise, accueillir et accepter ce qui est dans l’instant présent. Pour de nombreuses personnes, il s’agit d’une pratique qui les relie à des formes de spiritualité plutôt orientales, qui guident des millions de personnes depuis des temps immémoriaux.

Pour autant, cette pratique a aussi des racines séculaires en occident, en particulier au travers des différentes formes de tir sportif.

Le petit calibre (.22LR) a une longue histoire, il prend peu de place, il est parfaitement compatible avec le respect de l’environnement, avec la modération des nuisances sonores et il peut aisément s’intégrer tant dans un environnement urbain que rural. Au même titre qu’un arc, une carabine ou un pistolet de match en .22LR n’ont qu’une lointaine relation avec ce que d’autres utilisent pour mettre le monde à feu et à sang (*).

Les matchs à la carabine de petit calibre se tirent avec des cibles à 50 mètres de distance et le 10 ne fait que 1.4 centimètre de diamètre (1)!

La personne se trouve confrontée à elle-même et à la cible, 50 mètres plus loin. Inutile de s’acharner. Atteindre ce dix nécessite un mélange très particulier de lâcher prise, d’acceptation de ce qui est et de détermination à aller au bout de ses capacités. Y arriver exige aussi de durer dans le temps, y compris face à l’echec et face à d’autres qui semblent y arriver avec tant de facilité! S’énerver, vouloir forcer les choses a toutes les chances de produire un échec. se retrouver semaine après semaine, mois après mois, année après année face à cette même cible, est une sacrée école de vie. On peut en faire une compétition et vouloir se retrouver en finale aux jeux olympiques. On peut aussi le vivre comme une forme de travail sacré qui nous rend présent à nous-même, à notre corps, à notre respiration, à nos limites, à l’instant présent sans la moindre fioriture. Et être simplement présent nous aide à grandir.

Sans compter les fois où on fait enfin un super score!

(*) Pour autant, et au même titre qu’un arc, il faut les manipuler avec les plus grandes précautions et la discipline la plus rigoureuse.
(1) http://www.issf-sports.org/theissf/championships/olympic_games.ashx

(2) La fédération internationale du tir sportif à la cible:  http://www.issf-sports.org

(3) Eugen Herrigel, le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 1998 (http://www.amazon.fr/zen-dans-lart-chevaleresque-larc/dp/2850769312 )

(4) Christopher Fenning, Smallbore Rifle Shooting: a practical guide, The Crawood Press, 2010 (http://www.amazon.fr/Smallbore-Rifle-Shooting-Practical-Guide/dp/1847972268/ref=sr_1_2?s=english-books&ie=UTF8&qid=1443957891&sr=1-2&keywords=smallbore+rifle+shooting )

(5) Ways of the rifle, MEC verlag, 2009 (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/ways-of-the-rifle/ )

(6) Pistol shooting, the olympic disciplines, MEC Verlag (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/pistol-shooting/ )

De l’altérité et de la magnificence des arbres

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer Pour l'arbre
François Hallé, Plaidoyer Pour l’arbre

Quand la vie devient plus légère et fluide, il y a aussi plus de temps pour goûter les bonnes choses de la vie. Ca commence, bien sûr, par les toutes petites, comme un magnifique lever de soleil dans un paysage de montagne, ou des fleurs tardives qui s’ouvrent en fin de saison. Cela inclut aussi le bonheur de goûter la joie de vivre et d’être qui monte du tréfond de nous-même et c’est infiniment précieux. Cela inclut aussi du temps pour l’ouverture, le yin, la réceptivité, l’accueil, la contemplation, l’émerveillement. Cela aussi est infiniment précieux.

Il est parfois des livres dont la lecture correspond à cette qualité d’être au monde. Je fais cette expérience avec deux ouvrages du botaniste Francis Hallé, à savoir « Plaidoyer pour l’arbre »(1) et « Plaidoyer pour la forêt tropicale »(2).

Dans « Like a tree » (3), Jean Shinoda Bolen avait abordé la valeur psychologique et spirituelle des arbres pour nous. En botaniste, Françis Hallé met toute son énergie à nous faire découvrir les arbres dans leur altérité, et s’efforçant de les décrire tels qu’ils sont, et aussi en diffusant et en « vulgarisant » les progrès que nous avons fait dans leur compréhension depuis les dernières années.

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud
François Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud

Francis Hallé est un être humble qui aime profondément les arbres depuis sa plus petite enfance et qui le dit clairement (4). C’est aussi un être passionné qui s’efforce de faire connaître, aimer et respecter les arbres par un maximum de personnes.

L’écriture fine dont il fait preuve résonne en moi à plusieurs niveaux simultanément. Il y a certainement le niveau cognitif. Il décrit les arbres et certaines de leurs caractéristiques exceptionnelles en botaniste. Mais son texte éveille aussi en moi de l’émerveillement et du respect pour ces êtres si différents de nous, si anciens, si complexes et sophistiqués. C’est tout au fond de moi que je me sens touchée et que je vibre. Face à des êtres aussi magnifiques, je sens que la place juste de l’être humain dans ce monde, c’est de se mettre à l’écoute et au service de la nature et non de la mettre en esclavage et en coupe réglée. Alors même qu’il s’agit de l’ouvrage (magnifiquement vulgarisé) d’un scientifique, sa force est de pouvoir toucher à une dimension existentielle et spirituelle en nous. Pour moi, c’est très précieux.

NB : Françis Hallé s’est fait connaître du grand public en participant à un film (5) et à un livre (6) qui ont eu un certain impact.

(1) Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, Actes Sud, 2005

(2) Francis Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud, 2014

(3) Jean Shinoda Bolen, Like a Tree: How Trees, Women, and Tree People Can Save the Planet, Conari Press, 2011

(4) Voir le début de la conférence filmée de Françis Hallé au sujet de « Plaidoyer pour l’arbre » :

http://www.dailymotion.com/video/x14z488_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-1-2_news

http://www.dailymotion.com/video/x14z3es_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-2-2_news

(5) Luc Jacquet, Il était une forêt, Frenetic F, 2014

(6) Françis Hallé, Luc Jaquet, Il était une forêt, Actes Sud, 2013