On a toujours besoin d’un beaucoup plus petit que soi

Les ouvrages de vulgarisation ou de synthèse qui traitent des êtres vivants sont nombreux. Mais tous les domaines n’y figurent pas à parts égales. Les ouvrages sont d’autant plus abondants qu’ils traitent d’êtres qui nous sont proches.

La littérature concernant les mammifères et les oiseaux abonde. Celle qui concerne les autres animaux est déjà plus réduite. L’essentiel de la littérature concernant les plantes est constituée de guides d’identification. Peu d’ouvrages traitent de leur biologie. Ceux qui le font vont traiter essentiellement des plantes à fleurs [1]. Trouver des ouvrages qui abordent la biologie des mousses et des hépatiques relève du parcours du combattant. Les ouvrages qui traitent de l’évolution des plantes sont encore plus rares et il faut prendre pas mal de temps pour arriver à en trouver [2]. Le domaine le plus mal couvert est celui des organismes unicellulaires (bactéries, protozoaires, algues unicellulaires, etc.).  On peut encore trouver des ouvrages universitaires qui décrivent leurs mécanismes, mais les synthèses qui traitent de leur évolution, de leur place dans le vivant sont très difficiles à trouver, même en langue anglaise.

 

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Marc-André Selosse; Jamais seul; Actes Sud, 2017

En 2017, Marc-André Selosse, professeur de responsable de l’équipe « Interactions et évolution végétale et fongique » au sein du Muséum national d’histoire naturelle à Paris (et également actif dans un certain nombre d’autres université, cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc-André_Selosse ) a publié « Jamais seul » aux éditions Actes Sud [3].

Dans cet ouvrage, il nous parle des relations entre les êtres unicellulaires au sens large (il y inclut les champignons et les levures) avec le reste du vivant (végétaux, animaux en général, êtres humains en particulier). Il termine par les écosystèmes, le climat ainsi que nos propres pratiques culturelles et alimentaires. Il y montre combien nous vivons tous dans des symbioses avec des derniers, sans lesquelles, la plupart du temps, nous ne pourrions pas vivre (ou alors avec d’extrêmes difficultés). Il montre combien ces symbioses sont profondes, nous changent et combien elles ont aussi changé les êtres avec qui nous sommes en symbiose. Dans une postface, le célèbre botaniste Francis Hallé liste tout ce que lui-même y a appris et la liste est impressionnante !

Parmi une foule de choses, citons, par exemple :

  • Les plantes multicellulaires (descendantes d’algues vertes lacustres) n’ont pu conquérir l’air libre et les continents qu’après avoir conclu une association avec des champignons.
  • Dans une forêt un arbre est associé avec des centaines de champignons différents, qui peuvent eux-mêmes être associés avec de très nombreux arbres. C’est cela qui donne « l’internet des forêts » cher à Peter Wohlleben.
  • Les champignons et les bactéries qui sont en fusion avec un arbre ont une action à distance sur la capacité de ses feuilles à résister à toutes sortes d’agressions
  • L’élagage des branches mortes des arbres est dû à certains champignons
  • La dégradation des sols vient de ce que la fertilisation artificielle fait disparaître les champignons, levures et bactéries qui sont en symbiose avec les plantes. De ce fait, ces dernières ne trouvent plus naturellement ce dont elles ont besoin est c’est la fuite en avant !
  • L’hyper diversité des forêts tropicales est due au fait que l’arrivée d’un arbre d’une espèce favorise fortement ses pathogènes dans le sol, ce qui fait que, à proximité, les arbres des autres ont notablement plus de chances de pouvoir s’implanter.
  • Peut-être plus connu : si une vache mange beaucoup d’herbe, elle est en fait totalement incapable de s’en nourrir. Ce dont elle se nourrit, c’est des bactéries qui digèrent une partie des substances contenues dans ces dernières.
  • Ensiler du foin dans des balles en plastique induit une prédigestion par des bactéries qui facilite le travail du microbiote des vaches qui vont ensuite s’en nourrir.
  • Aucun animal herbivore n’est à 100% végétalien. Même une vache mangera le placenta de son petit après avoir mis bas. Les cervidés ne dédaignent pas compléter leur ordinaire avec un oisillon qui leur est accessible. Les très rares exceptions sont des « plantanimaux » de petite taille comme certaines hydres lacustres, qui vivent en fusion avec des algues et dont l’appareil digestif dégénère.
  • Le microbiote digestif avec lequel les animaux vivent en symbiose a un impact sur notre humeur et nos réactions, et cela peut se démontrer expérimentalement.
  • Un nouveau-né humain met à peu près trois ans à avoir un microbiote stable et efficace. Autrement dit, cela nous prend plus de temps que la marche.
  • Notre propre microbiote digestif, sans lequel nous aurions toutes les peines du monde à vivre est celui d’un omnivore. En tant que tel, il est significativement moins riche que celui des herbivores et aussi significativement plus riche que celui des purs carnivores. Nous partageons cette caractéristique avec les chimpanzés et les bonobos.
  • Certaines maladies, dont le diabète et le surpoids, sont associées à un microbiote particulièrement appauvri. Dans le cas du surpoids, ce dernier a également pour effet de changer les signaux envoyés au cerveau. La sensation de satiété est estompée ou disparaît, et est remplacée par un signal qui induit une faim permanente, ainsi qu’une attirance vers des nourritures qui tendent à entretenir le surpoids et à favoriser le microbiote qui s’est installé.
  • Lors du passage de la chasse cueillette aux premières formes d’agriculture, les humains ont perdu plus de 15 centimètres de hauteur et ont vu leurs problèmes de santé exploser.
  • À l’état sauvage, la plupart des plantes dont nous nous nourrissons aujourd’hui comportent des toxines très puissantes qui les rendent difficilement mangeables et qui expliquent les problèmes de santé dont ont souffert nos ancêtres.
  • Il a fallu des millénaires pour sélectionner à partir de ces variétés sauvages de nouvelles variétés qui ne comportent plus ou presque les toxines qui les rendaient si dangereuses auparavant. Nos ancêtres ont réussi ce tour de force sans rien connaître à la microbiologie, par une approche purement empirique.
  • Le problème de la conservation tout au long de l’année des produits de l’agriculture était tout aussi vital. La fermentation a joué un rôle particulièrement important dans ce domaine. Là encore, il a fallu des millénaires pour arriver à notre niveau actuel de maitrise, et l’essentiel de ce travail s’est fait sans que nos ancêtres connaissent quoi que ce soit à la microbiologie. Empiriquement, ils ont sélectionné des souches de germes et de levures qui ont évolué avec nous et, en retour, nous avons évolué avec elles.
    • Par exemple, la fabrication de fromages était une manière de réduire drastiquement la proportion de lactose dans le lait et de le rendre digeste pour nos ancêtres (qui ne pouvaient pas le métaboliser).
    • La production de bière ou de vin était une des manières de s’assurer d’avoir à portée de main une boisson sans danger, avant que l’on comprenne que faire bouillir de l’eau avait le même effet.
    • La fabrication de pain au levain assurait de pouvoir conserver et consommer le blé pendant une certaine période tout en évitant que d’autres germes beaucoup moins sympathiques ne s’y installent.
  • L’alimentation humaine a des points communs avec celle des fourmis Atta et celle de termites qui cultivent d’énormes souches de champignons dont elles se nourrissent collectivement. Nous faisons de même avec tous nos produits fermentés. Dans les trois cas, cela revient à sortir de soi une partie du microbiote utilisé pour la digestion et à l’utiliser collectivement.

Et il y en a encore de nombreuses autres choses passionnantes, dans cet ouvrage. Par exemple l’influence de certains cycles impliquant les unicellulaires sur le climat et l’apparition de périodes glaciaires.

C’est peut-être aussi parce qu’il traite d’un sujet très rarement abordé, mais lire cet ouvrage a pour moi été une source constante d’étonnement et d’émerveillement. J’ai un peu mieux mesuré à quel point les êtres vivants multicellulaires, nous y compris, sommes si profondément en symbiose avec les bactéries, champignons et levures que nous accueillons que nous aurions toutes les peines du monde à vivre sans ces derniers.

Ceci dit, cet ouvrage met également en lumière des enjeux beaucoup plus concrets qui ont un impact direct sur notre vie d’aujourd’hui :

  • L’agriculture industrielle a des effets catastrophiques sur les sols et nous avons tout intérêt à y mettre le holà dans les meilleurs délais, sans quoi nos sols ne pourront plus rien produire.
  • Nous sommes devenus extrêmement dépendants de variétés de plantes que nous avons adaptées à notre biologie. Si, pour quelque raison que ce soit, la culture de ces variétés ne fonctionnait plus, l’humanité serait face à un problème majeur.
  • L’ultra-hygiénisme dans lequel nous vivons actuellement a des conséquences très négatives sur notre système immunitaire et sur le microbiote avec lequel nous vivons. Nous devons rétablir une forme de « saleté propre » qui rétablit l’équilibre dont nous avons besoin pour vivre en bonne santé.
  • Il est nécessaire de prendre en compte l’influence de notre microbiote dans un certain nombre de problèmes de santé, point qui est souvent oublié par des professionnels.
  • L’être humain n’est pas un « herbivore dévoyé », contrairement à ce que prétendent certains. Nous sommes biologiquement des omnivores et notre corps a besoin d’une petite proportion de substances qui, dans la nature, sont d’origine animale. Le régime crétois fonctionne très bien. Un régime végétarien bien étudié peut aussi bien fonctionner. Mais un régime végétalien implique nécessairement le recours à des compléments. À ce titre, il ne peut pas se pratiquer simplement en changeant de livres de recettes et en imaginant que tout va bien se passer. Il impose d’étudier en profondeur la nutrition et de comprendre comment il faut compléter un tel régime. Le recours à un médecin nutritionniste spécialisé est plus que recommandé.

La lecture de cet ouvrage m’a appris d’innombrables choses et m’a ouvert les yeux sur de nombreux « mécanismes » fascinants des écosystèmes et des êtres vivants, nous y compris. Je ne peux que vous la recommander vivement.

 

[1] Un bon exemple est : S. Meyer, C. Reeb, R. Bosdeveix, Botanique, biologie et physiologie végétale ; Maloine ; 2013

[2] Voir, par exemple :

Jospeh E. Armstrong ; How the earth turned green – A brief 3.8 billion-year history of plants ; University of Chicago Press ; 2014

J. Willis, J. C. McElwain ; The evolution of plants (second edition) ; Oxford University Press ; 2014

[3] Marc-André Selosse ; Jamais seul : ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations ; Actes Sud ; 2017

 

 

4 réflexions sur « On a toujours besoin d’un beaucoup plus petit que soi »

  1. Merci Marie-Noëlle de partager avec nous ta passion pour des lectures différentes qui nous ouvrent des horizons parfois entrevus mais rarement explorés !!!

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