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Liberté émotionnelle …. ou peut-être pas tant que ça

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Kaiseregg im Sonnenuntergang, February 2011 Source wikimedia commons

Bien avant son guide de survie pour personnes empathes, Judith Orloff a publié un texte intitulé « Emotional freedom » [1] dont le but est d’aider les personnes à vivre beaucoup plus sereinement et plus librement leur vie.

Dans ce livre, l’auteure utilise un ton personnel et recourt à ses propres expériences pour décrire cinq thématiques de base, suivi de sept transformations qui ont pour but de nous aider à vivre dans une sérénité certaine et sans plus être affecté-e-s par les aléas de nos vies.

Les thématiques de base qu’elle aborde sont le fait d’avoir un regard positif sur la vie, la gestion de ce qu’elle appelle la « négativité », la manière dont elle recourt aux rêves pour se guider, l’importance d’avoir conscience de son « style émotionnel » (intellectuel, empathe, rocher, l’exubérant-e extraverti-e) avec les forces et faiblesses de chacun. Elle finit cette partie par des outils destinés à aider les personnes à lutter contre les « vampires émotionnels » qui sucent votre énergie et réduisent à néant votre sérénité.

Les sept transformations qui suivent sont : faire face à la peur et construire le courage, faire face à la frustration et construire la patience, faire face à la solitude et construire la connexion, faire face à l’anxiété et construire le calme intérieur, faire face à la dépression et construire l’espoir, faire face à la jalousie et construire l’estime de soi, et, pour finir, faire face à la colère et construire la compassion. Pour chacune d’entre elles, elle donne des outils pratiques, beaucoup basés sur la guidance au travers des rêves, la méditation et la visualisation.

Toutes ces thématiques sont pertinentes, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, c’est un fait que d’avoir une vision positive de la vie et de se voir évoluer avec succès est un facteur qui aide nettement plus à réaliser les changements qu’une personne souhaite, que si elle est dans une dépression profonde. Ceci dit, certains sujets qu’elle aborde sont, à mes yeux, considérablement plus complexes que la manière dont elle les traite et certaines thématiques tout aussi pertinentes manquent complètement et c’est parfois assez surprenant.

Dans son texte, elle insiste énormément sur l’importance d’éliminer la « négativité », c’est-à-dire toute sorte d’émotions plus ou moins désagréables, et de les remplacer par de la « positivité », c’est à dire de la sérénité. Je ne crois pas connaître qui que ce soit qui préfère vivre durablement de solides déprimes plutôt que de vivre sereinement et d’avoir de nombreuses joies. C’est un fait aussi qu’il est essentiel d’aider des personnes qui sont dans de grandes souffrances de longue durée et qui ne peuvent en sortir. Les exemples de personnes en dépression grave, ou qui sont dans une immense colère et en veulent à la terre entière sans pouvoir trouver de sérénité, me viennent à l’esprit.  Ceci dit, il y a dans les termes « négativité » et « positivité » un jugement de valeur qui me pose problème. Les émotions désagréables sont fondamentalement utiles, elles sont le signe de dysharmonies qui appellent à être corrigées. En tant que tel, il est indispensable de les respecter, de les accueillir et de les décoder. Par ailleurs, il est des crises dont on ne se sort vraiment qu’en les traversant de bout en bout, aussi douloureux que ce soit. A vouloir faire disparaître à tout prix les signaux d’alerte qui les accompagnent, la personne peut en être soulagée momentanément, mais elle risque fortement de stagner et de tourner en rond.

L’auteure insiste beaucoup sur l’importance de la spiritualité et sur combien celle-ci peut aider les personnes à se faire guider pour garder espoir et pour trouver un chemin. Si je peux tout à fait entendre qu’il en est ainsi pour elle et pour de très nombreuses personnes qui ont trouvé une dimension spirituelle dans leur vie, il se trouve que c’est un aspect de l’expérience humaine qui varie très fortement de personne en personne. Et on ne s’engage pas sur un chemin spirituel comme on choisit de commencer un régime. Les personnes pour qui cette dimension est importante ont fait des expériences qui les ont changées et qui ont changé leur vie. Cela ne se commande pas.

L’auteure arrive inévitablement et à plusieurs reprises sur la nécessité de pouvoir prendre conscience de son propre ressenti et de le mettre en mots. Mais elle ne thématise pas vraiment ce sujet en tant que tel, et encore plus surprenant, elle oublie de mentionner les outils qui existent de longue date pour aider les personnes à mieux y arriver. Le focusing [2] est un de ceux que je connais le mieux, qui est décrit, connu et éprouvé depuis des décennies. Je m’étonne qu’une psychothérapeute de grande expérience ne cite pas ce dernier, ou, au moins, une alternative.

Si les rêves peuvent nous guider, si les visualisations et les méditations peuvent être utiles, il est des difficultés qui résistent et face auxquels ces outils restent sans effet. C’est en particulier le cas des traumatismes dont souffrent de très nombreuses personnes. Il se trouve qu’on commence à avoir des outils un peu plus efficaces que de faire «20 ans de thérapie pour essayer d’en dégager le noyau ». Je pense en particulier à l’EMDR [3] et au somatic experiencing [4]. Même si cela n’est pas le cœur du sujet de l’auteure, les traumas sont des obstacles majeurs dans le chemin de libération d’une personne qui vont rendre inopérants les outils qu’elle propose, tant que ces traumas n’auront pas été pris en charge sérieusement. Vu l’expérience de l’auteure, je m’étonne que ce point ne soit pas thématisé au moins brièvement d’une manière ou d’une autre.

Un autre point qui n’est pas abordé est le fait que les souffrances que nous traversons ne sont pas toutes dues à des faiblesses ou à des manques, mais elles sont aussi le fruit de nos richesses et de la confrontation de ces dernières avec la société humaine. C’est ainsi que, par exemple, toutes les personnes qui ont un solide sens éthique en elles ne peuvent que souffrir dans le monde du travail actuel. Que faire face à cette situation ? Quelle est la part de lutte inévitable et indispensable ? Quelle est la part de « faire avec le réel tel qu’il est » ? Et peut-on réellement rester serein face à cette facette de l’existence quand on est un être pleinement conscient ?

Les êtres humains étant très divers, il y a aussi le cas des personnes HP (zèbres, surefficients mentaux, etc.). Leur chemin de vie a ceci de particulier qu’il est marqué par des crises de croissances majeures et très profondes qui peuvent être très douloureuses et longues à traverser [5]. Pouvoir traverser ces crises avec succès est un enjeu fondamental dans le parcours de vie des personnes HP. C’est loin d’être facile, ça ne ressemble en rien à de la sérénité ou à de la joie, et, pour y arriver, il est indispensable de trouver en soi le courage de traverser le désert. Les personnes HP s’en passeraient bien et la souffrance peut être telle durant ces crises qu’elle peut parfois être diagnostiquée à tort comme un trouble de santé mentale [6]. L’enjeu pour ces personnes, si elles n’y arrivent pas, est de tourner en rond, voire de régresser, dans leur chemin de croissance personnelle, ce qui est aussi accompagné d’une importante souffrance et ce qui ne fait que reporter à plus tard les obstacles à dépasser.

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Judith Orloff – emotional freedom

Tout ceci fait que, si cet ouvrage aborde de manière pertinente des thématiques qui le sont tout autant, il ne constitue pas pour moi l’alpha et l’oméga du chemin de développement de libération de ses souffrances, loin de là. Certains éléments essentiels manquent et les enjeux sont à mes yeux plus larges que la manière dont ils sont abordés dans cet ouvrage. Pour finir, il est des souffrances qui sont inhérentes à la vie, qu’elles soient liées à la condition de la personne, aux nombreuses et graves limites de sociétés humaines ou au processus de croissance intérieure d’un être humain. De ce fait, cela me semble même illusoire de pouvoir imaginer vivre sereinement l’essentiel du temps. Etre capable de traverser des crises sans perdre espoir et pouvoir vivre une certaine égalité d’humeur le reste du temps me semble plus réaliste et atteignable.

 

[1]

Judith Orloff ; Emotional Freedom: Liberate Yourself from Negative Emotions and Transform Your Life; Harmony; (Reprint) ; 2010

Il existe une traduction française dont j’ignore la qualité :

Judith Orloff; Liberté émotionnelle : Libérez-vous de vos émotions négatives et retrouvez un parcours hors de la souffrance; Ariane Editions ; 2009

[2]

Eugene T. Gendlin; FOCUSING – Au centre de soi; Editions de l’Homme, collection : Alter Ego; 2006

Eugene T. Gendlin; Focusing-Oriented Psychotherapy: A Manual Of The Experiential Method: Guilford Press ; 1996

[3]

Francine Shapiro: Eye Movement Desensitization and Reprocessing Therapy: Basic Principles, Protocols, and Procedures; Guilford Publications; 3rd New edition ; 2017

Francine Shapiro & Margot Silk Forrest; EMDR: The Breakthrough Therapy for Overcoming Anxiety, Stress, and Trauma; Basic Books; 2nd edition ; 2016

Francine Shapiro; Getting Past Your Past: Take Control of Your Life With Self-Help Techniques from EMDR Therapy; Rodale Incorporated ; 2013

Cyril Tarquinio & Pascale Tarquinio; L’EMDR: Préserver la santé et prendre en charge la maladie; Elsevier Masson ; 2015

[4]

Peter A. Levine Ph.D.; In an Unspoken Voice: How the Body Releases Trauma and Restores Goodness.; North Atlantic Books; 2010

Peter Levine; Healing Trauma: A Pioneering Program for Restoring the Wisdom of Your Body; Sounds True Inc; 2008

Peter A. Levine Ph.D. & Maggie Kline; Trauma Through a Child’s Eyes: Awakening the Ordinary Miracle of Healing; North Atlantic Books; 2006

[5]

Kazimierz Dabrowski; Personality-Shaping Through Positive Disintegration; Red Pill Press; 2015

Il existe une traduction française dont j’ignore la qualité :

Kazimierz Dabrowski; La formation de la personnalité par la désintégration positive; Les Editions Pilule Rouge; 2017

Kazimierz Dabrowski M.D. Ph.D.,; Positive Disintegration; Maurice Bassett ; 2017

Sal Mendaglio; Dabrowski’s Theory Of Positive Disintegration; Great Potential Press ; 2008

James T Webb; Searching for Meaning: Idealism, Bright Minds, Disillusionment, and Hope; Great Potential Press ; 2013

Patricia Lamare; La theorie de la desintegration positive de Dabrowski: Un autre regard sur la surdouance, la santé mentale et les crises existentielles; CreateSpace Independent Publishing Platform ; 2017

[6]

James Webb; Misdiagnosis and Dual Diagnoses of Gifted Children and Adults: ADHD, Bipolar, OCD, Asperger’s, Depression, and Other Disorders (2nd Edition) (Anglais) Broché – 1 novembre 2016; Great Potential Press ; 2016

 

Faire avec les obstacles qui restent

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Atlanterhavsveien « Storseisundbrua » is one of the most spectacular parts of the Antlantic ocean road (atlanterhavsveien). Source: flickr.com

Après de nombreuses années d’un solide travail sur soi de développement et de thérapie, les personnes peuvent cueillir les fruits issus des graines qu’elles ont semées et jouir d’une vie considérablement plus agréable, paisible, heureuse et sensée que ce qu’elles ont vécu de par le passé. C’est infiniment précieux et c’est une rencontre bien méritée !

Dans cette vie apaisée, il peut néanmoins arriver que certaines difficultés résistent. Par exemple, une personne surefficiente mentale (ou un-e zèbre pour reprendre le langage de Jeanne Siaud – Facchin) peut avoir toujours du mal à s’affirmer et à faire face aux conflits et éprouver durablement un besoin de se protéger de situations qui sont trop lourdes pour elle. Elle aura beau continuer à travailler dessus, elle ne progresse plus vraiment. Cela peut être frustrant.

Peut-être que certaines de ces difficultés sont le revers de nos propres forces. Être une personne surefficiente signifie aussi avoir un égo particulièrement faible, une confiance en soi réduite et donc plus de difficultés à s’affirmer. Peut-être aussi que la personne a traversé des événements dont les conséquences sont irréversibles et qu’il lui faut vivre avec. Il se trouve que, quand ces conséquences sont physiques (par exemple dans le cas où une personne a développé un diabète de type 1), ce caractère irréversible est plus aisément accepté par l’entourage que quand lesdites conséquences sont psychiques (et qu’on parle, par exemple, de fragilités qui nécessitent que la personne prenne soin de soi et évite durablement des facteurs déclenchants (par exemple la foule)).

Quand ces difficultés mettent la personne en porte-à-faux avec des éléments incontournables de la société dans laquelle elle vit (par exemple la dureté des rapports de travail dans le monde occidental), cela devient encore plus difficile.

Et que faire, comment gérer de telles situations ?

Dans la mesure où ces difficultés résistent, il est peut-être nécessaire d’admettre qu’elles sont là et que la personne va devoir apprendre à vivre avec, en tout cas pour un temps. Cela peut nécessiter de faire le deuil de l’espoir d’être un jour complètement libéré-e de ses difficultés et de pouvoir enfin vivre la vie dont la personne rêve depuis tant d’années. Aménager son quotidien pour tenir compte de ces difficultés persistantes peut aussi nécessiter d’autres deuils. Une personne pourtant très compétente, mais pour qui les situations de conflits perpétuels sont trop pesantes va peut-être devoir abandonner le rêve de faire un jour de l’encadrement ou elle devra abandonner le poste de cadre dans lequel elle se trouve actuellement. Son confort de vie sera peut-être bien plus grand après, mais c’est un deuil (et aussi un saut de plus dans l’inconnu d’une nouvelle situation de travail). Faire tous ces deuils, accepter que ce soit ainsi en tout cas pour aujourd’hui demande du courage.

Bien sûr que les techniques établies d’aide au lâcher-prise et à l’acceptation de ce qui est peuvent aider (*). Mais ces outils ont leurs limites. Les personnes les plus aguerries ont lutté pendant des décennies, et sans jamais avoir abandonné, pour pouvoir se libérer de leurs difficultés. Ayant fait une grande part de chemin, ça n’est pas un blocage apparent de plus qui va les retenir. Il faut autre chose de considérablement plus solide et, surtout de plus convaincant. Certaines aspirations sont l’expression d’élans de vie. Quand une personne sent au plus profond d’elle-même une aspiration à vivre en pleine lumière « sur le devant de la scène », devoir accepter qu’elle a besoin d’une place plus discrète, qui ne permet pas la même plénitude d’expression d’elle-même et de don aux autres, mais qui est nettement est plus protégée, faire le deuil de ses aspirations ne va pas nécessairement de soi.

Il existe une chose qui peut beaucoup aider les personnes à faire ce pas, mais elle ne se commande pas. Elle consiste à recevoir de l’intérieur le message que, « avec mes qualités et mes fêlures, je suis assez bien comme cela pour vivre ma vie ». Une telle expérience est extrêmement précieuse. Elle peut être vécue comme une validation de tout le chemin parcouru par la personne. Il ne s’agit pas pour autant de s’arrêter, mais de prendre acte de qui nous sommes dans toutes nos dimensions, et de prendre acte d’une part de ce que nous ne pourrons pas changer et avec laquelle nous allons devoir apprendre à vivre aussi confortablement que possible.

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Zen Garden designed by Nagao Samurai, source Flickr.com

Sans faire de grandes théories, il y a une forme d’esthétique issue du Japon et fortement apparentée au bouddhisme zen qui peut exprimer cela, c’est le wabi sabi. Issue d’une très longue tradition et d’une culture séculaires (**). À l’inverse de l’esthétique occidentale, elle valorise l’impermanence, l’imperfection, les objets créés sans ostentation, la simplicité voire la frugalité, les matériaux naturels, les textures rugueuses, les tons unis.  Les objets, ou des lieux qui sont mis en scène selon cette forme d’esthétique met en valeur leur beauté d’une manière qui intègre leur fêlures, leurs imperfections, leurs cassures et leurs réparation. Elle devient, de ce fait, une illustration artistique et vivante du « tu es assez bien comme cela ».

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Contemporary wabi sabi tea bowl. Source Flickr.com

 

(*) Voir, par exemple:

John Kabat-Zinn  (auteur), Joan Borysenko (préface), Thich Nhat Hanh (introduction); Full Catastrophe Living: Using the Wisdom of Your Body and Mind to Face Stress, Pain, and Illness; Bantam Books; 2013

NB: une traduction française existe, mais selon de trés nombreux échos elle est au mieux calamiteuse

Ray owen, Facing the storm, Routledge, 2011

Ray owen, Living with the ennemy, Routledge, 2013

Ann Weiser Cornell  (auteure), Barbara McGavin (illustratrice); The Radical Acceptance of Everything: Living a Focusing Life; Calluna Press 2005

 

(**) voir, par exemple:

Andrew Juniper; Wabi Sabi: The Japanese Art of Impermanence; Tuttle Pub;  2003

Leonard Koren; Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers; Imperfect Publishing; 2008