Archives pour la catégorie Ressourcement

Découvrir l’altérité des plantes

Françis Hallé, Eloge de la plante : Pour une nouvelle biologie, Seuil, Points sciences, 2014
Françis Hallé, Eloge de la plante : Pour une nouvelle biologie, Seuil, Points sciences, 2014

Ca n’est pas exactement une lecture de vacances, mais c’est pourtant en vacances, sous deux cocotiers et face à au magnifique récif de corail de l’île fihaalhohi des Maldives que j’ai lu ce livre.

Ce livre n’a rien d’un « best seller » léger et facile à lire, qu’on emporte souvent pour les vacances. Sans être un ouvrage académique, c’est clairement un ouvrage de vulgarisation scientifique, et d’un excellent niveau.

Ce livre demande à être digéré. On ne peut pas, en tout cas, je ne peux pas le lire de bout en bout sans m’arrêter. Il faut le lire bout par bout, et prendre le temps d’intégrer avant de pouvoir continuer.

C’est un livre de science. l’auteur décrit les plantes en soulignant, sujet par sujet, les différences qu’il y a entre les plantes et les animaux. Le lire à, pour moi, été fascinant et une très belle découverte. J’ai découvert en quoi les plantes sont si différentes de nous, et tout ce que j’avais appris en biologie en a été bouleversé. Quel plaisir!

C’est aussi un livre pleinement humain. Françis Hallé est une personne qui parle de science mais qui inclut son humanité dans ses écrits. Il parle de ses affects, de la beauté des plantes, du plaisir que les parfums suscitent, de son émerveillement, etc. A mes yeux, c’est l’ouvrage d’un scientifique qui se rapproche de ce que Carl Rogers voulait dire par une « personne fonctionnant pleinement » (*)

En nous faisant découvrir l’altérité et l’originalité des plantes, Françis Hallé fait aussi passer le message que les plantes et les forêts sont également des êtres très précieux qui méritent d’être prises en compte, respectées, protégées et pas juste traitées comme du matériau de base. Et cela est pour moi extrêmement précieux.

Pour finir, que les plantes soient elles aussi dignes de respect a plusieurs implications éthiques. Cela concerne notre utilisation de ces dernières. Il y a des aspects plus ou moins évidents, comme le caractère scandaleux et les impacts catastrophiques du massacre des forêts (et de la réduction de ces dernières à une plantation d’arbres jugés utiles). Plus indirectement, cela concerne aussi notre alimentation. Si les plantes méritent elles aussi le respect, qu’est-ce qu’il est éthique pour nous de manger?
(*) Carl Rogers, On becoming a person, Houghton Miffin, 1961, 1989, 1995
chapter 6: A therapist view of the good life: the fully functionning person

Eloge de la plante, une belle présentation des thèmes de l’ouvrage: https://www.youtube.com/watch?v=CYsf4SDpg6o

Le tir sportif: une forme de travail sacré d’origine occidentale

MUNICH - SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)
MUNICH – SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)

Retrouver son centre, être juste présent-e à soi même, lâcher prise, accueillir et accepter ce qui est dans l’instant présent. Pour de nombreuses personnes, il s’agit d’une pratique qui les relie à des formes de spiritualité plutôt orientales, qui guident des millions de personnes depuis des temps immémoriaux.

Pour autant, cette pratique a aussi des racines séculaires en occident, en particulier au travers des différentes formes de tir sportif.

Le petit calibre (.22LR) a une longue histoire, il prend peu de place, il est parfaitement compatible avec le respect de l’environnement, avec la modération des nuisances sonores et il peut aisément s’intégrer tant dans un environnement urbain que rural. Au même titre qu’un arc, une carabine ou un pistolet de match en .22LR n’ont qu’une lointaine relation avec ce que d’autres utilisent pour mettre le monde à feu et à sang (*).

Les matchs à la carabine de petit calibre se tirent avec des cibles à 50 mètres de distance et le 10 ne fait que 1.4 centimètre de diamètre (1)!

La personne se trouve confrontée à elle-même et à la cible, 50 mètres plus loin. Inutile de s’acharner. Atteindre ce dix nécessite un mélange très particulier de lâcher prise, d’acceptation de ce qui est et de détermination à aller au bout de ses capacités. Y arriver exige aussi de durer dans le temps, y compris face à l’echec et face à d’autres qui semblent y arriver avec tant de facilité! S’énerver, vouloir forcer les choses a toutes les chances de produire un échec. se retrouver semaine après semaine, mois après mois, année après année face à cette même cible, est une sacrée école de vie. On peut en faire une compétition et vouloir se retrouver en finale aux jeux olympiques. On peut aussi le vivre comme une forme de travail sacré qui nous rend présent à nous-même, à notre corps, à notre respiration, à nos limites, à l’instant présent sans la moindre fioriture. Et être simplement présent nous aide à grandir.

Sans compter les fois où on fait enfin un super score!

(*) Pour autant, et au même titre qu’un arc, il faut les manipuler avec les plus grandes précautions et la discipline la plus rigoureuse.
(1) http://www.issf-sports.org/theissf/championships/olympic_games.ashx

(2) La fédération internationale du tir sportif à la cible:  http://www.issf-sports.org

(3) Eugen Herrigel, le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 1998 (http://www.amazon.fr/zen-dans-lart-chevaleresque-larc/dp/2850769312 )

(4) Christopher Fenning, Smallbore Rifle Shooting: a practical guide, The Crawood Press, 2010 (http://www.amazon.fr/Smallbore-Rifle-Shooting-Practical-Guide/dp/1847972268/ref=sr_1_2?s=english-books&ie=UTF8&qid=1443957891&sr=1-2&keywords=smallbore+rifle+shooting )

(5) Ways of the rifle, MEC verlag, 2009 (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/ways-of-the-rifle/ )

(6) Pistol shooting, the olympic disciplines, MEC Verlag (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/pistol-shooting/ )

De l’altérité et de la magnificence des arbres

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer Pour l'arbre
François Hallé, Plaidoyer Pour l’arbre

Quand la vie devient plus légère et fluide, il y a aussi plus de temps pour goûter les bonnes choses de la vie. Ca commence, bien sûr, par les toutes petites, comme un magnifique lever de soleil dans un paysage de montagne, ou des fleurs tardives qui s’ouvrent en fin de saison. Cela inclut aussi le bonheur de goûter la joie de vivre et d’être qui monte du tréfond de nous-même et c’est infiniment précieux. Cela inclut aussi du temps pour l’ouverture, le yin, la réceptivité, l’accueil, la contemplation, l’émerveillement. Cela aussi est infiniment précieux.

Il est parfois des livres dont la lecture correspond à cette qualité d’être au monde. Je fais cette expérience avec deux ouvrages du botaniste Francis Hallé, à savoir « Plaidoyer pour l’arbre »(1) et « Plaidoyer pour la forêt tropicale »(2).

Dans « Like a tree » (3), Jean Shinoda Bolen avait abordé la valeur psychologique et spirituelle des arbres pour nous. En botaniste, Françis Hallé met toute son énergie à nous faire découvrir les arbres dans leur altérité, et s’efforçant de les décrire tels qu’ils sont, et aussi en diffusant et en « vulgarisant » les progrès que nous avons fait dans leur compréhension depuis les dernières années.

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud
François Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud

Francis Hallé est un être humble qui aime profondément les arbres depuis sa plus petite enfance et qui le dit clairement (4). C’est aussi un être passionné qui s’efforce de faire connaître, aimer et respecter les arbres par un maximum de personnes.

L’écriture fine dont il fait preuve résonne en moi à plusieurs niveaux simultanément. Il y a certainement le niveau cognitif. Il décrit les arbres et certaines de leurs caractéristiques exceptionnelles en botaniste. Mais son texte éveille aussi en moi de l’émerveillement et du respect pour ces êtres si différents de nous, si anciens, si complexes et sophistiqués. C’est tout au fond de moi que je me sens touchée et que je vibre. Face à des êtres aussi magnifiques, je sens que la place juste de l’être humain dans ce monde, c’est de se mettre à l’écoute et au service de la nature et non de la mettre en esclavage et en coupe réglée. Alors même qu’il s’agit de l’ouvrage (magnifiquement vulgarisé) d’un scientifique, sa force est de pouvoir toucher à une dimension existentielle et spirituelle en nous. Pour moi, c’est très précieux.

NB : Françis Hallé s’est fait connaître du grand public en participant à un film (5) et à un livre (6) qui ont eu un certain impact.

(1) Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, Actes Sud, 2005

(2) Francis Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud, 2014

(3) Jean Shinoda Bolen, Like a Tree: How Trees, Women, and Tree People Can Save the Planet, Conari Press, 2011

(4) Voir le début de la conférence filmée de Françis Hallé au sujet de « Plaidoyer pour l’arbre » :

http://www.dailymotion.com/video/x14z488_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-1-2_news

http://www.dailymotion.com/video/x14z3es_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-2-2_news

(5) Luc Jacquet, Il était une forêt, Frenetic F, 2014

(6) Françis Hallé, Luc Jaquet, Il était une forêt, Actes Sud, 2013

Un peu d’art-tisanat dans nos loisirs

Bryan Peterson's understanding composition - field guide, Amphoto Books, 2012
Bryan Peterson’s understanding composition – field guide, Amphoto Books, 2012

Pour de nombreuses personnes, l’été est le temps du repos, des lectures un peu plus légères et des photos souvenirs de vacances. Quelques mois après avoir vécu ces dernières, nous sommes souvent déçu-e-s de constater que ces images ne réveillent pas notre émerveillement, notre excitation ou notre plaisir. Elles nous semblent plates et ne plus correspondre à notre expérience. Année après année, elles s’entassent sur nos disques d’ordinateur sans plus que nous les consultions.

Il est fréquent que ces photos aient été mal construites, c’est à dire mal composées et que de ce fait elles ne peuvent pas avoir le relief que nos attendons et correspondre à notre attente.

Très agréable à lire, d’un format pratique et avec de superbes images, le livre de Bryan Peterson se propose de nous apprendre les bases de la composition d’images en abordant 14 thèmes au travers photos qui montrent concrètement comment s’y prendre et ce qui se passe suivant qu’on prend en compte ces consignes ou pas. Le « prix » à payer est que, d’une activité annexe qu’on fait en passant, la photographie devient une activité pour elle-même. Mais c’est une activité créative qui peut être extrêmement agréable et nous fournir de nombreux moments de plaisir. Ce livre peut nous y aider et nous faciliter la tâche de devenir de meilleurs artisans des images que nous fabriquons.

Plutôt que la méditation, une voie alternative pour les « fortes têtes »

A woman performs the Falun Gong sitting meditation in a Toronto park, wikimedia Commons,http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Toronto_Falun_Gong_Exercises_6.jpg
A woman performs the Falun Gong sitting meditation in a Toronto park, wikimedia Commons,http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Toronto_Falun_Gong_Exercises_6.jpg

Quant il est question d’être présent-e à soi-même, à son propre corps, à l’instant présent, nombre d’entre nous pensent à la méditation. Elle est souvent étonnement efficace. Sous la forme de la « méditation de pleine conscience » (1) elle devient même un outil thérapeutique reconnu, et dont l’intérêt est scientifiquement validé, par exemple pour des personnes ayant vécu des épisodes de dépression grave (2).

En ce qui me concerne, elle ne m’a jamais été d’une grande utilité. Peut-être est-ce le fait que « je pense trop » (pour reprendre le titre d’un des livres de Christel Petitcollin (3)), mais mon mental est bien trop puissant pour se laisser calmer facilement. Je ne peux rien prouver, mais je me demande ce que vivent les autres personnes surefficientes mentales. Ont-elles la même difficulté?

Mon parcours de vie m’a aussi montré que, quand mes stress post-traumatiques se réveillent, en plus de mon mental, c’est tout mon corps qui est en alerte, avec une intensité telle que c’est comme si je jouais ma vie. Essayer de méditer pour arriver à me recentrer dans de telles circonstances est voué à l’échec. Visiblement, c’est ainsi que fonctionne un stress post-traumatique (4), donc je ne dois pas être la seule dans ce genre de situation.

J’ai donc dû trouver mes propres outils. Avec le temps, j’en ai adopté quelques uns. La marche en pleine nature, en fait partie. La respiration profonde, lente et liée en fait aussi partie. Parfois ils se combinent (marche en montée). En plus de me ressourcer, c’est particulièrement utile pour revenir à mon corps, à l’ici et maintenant quand je suis particulièrement préoccupée et que mon esprit tourne à toute vitesse. Une autre approche qui marche bien pour moi est tout simplement de m’accueillir et d’écouter ce que je ressens quand je suis trop préoccupée. Etre présente à mon corps est, là aussi essentiel, pour pouvoir « coller » à mon ressenti, l’accueillir et découvrir ce qu’il a à me dire.

Coller à son corps pour prendre conscience et mettre en mots son ressenti, c’est exactement ce que propose le focusing ((5), (6), (7)). Eugene Gendlin a créé ce terme pour décrire ce que faisaient ses client-e-s qui évoluaient le plus dans leur chemin thérapeutique. Il recouvre la manière dont ces derniers se centrent sur leur ressenti corporel pour découvrir, accueillir, puis mettre en mots leur ressenti intérieur. Depuis, cette méthode a largement fait ses preuves comme outil thérapeutique qui a l’avantage de rendre les personnes très autonomes et efficace dans l’observation au quotidien de ce qui se passe en elles dans les situations qu’elles vivent mal (ou bien) ((8), (9), (10)).

Dans mon expérience, avancer sur mon chemin personnel en accueillant mon corps et mes « ressentis corporels » (11) est non seulement un outil thérapeutique, mais c’est aussi un outil qui me permet de revenir à moi, à mon corps, à l’instant présent et souvent, à une bien plus grande paix intérieure. Et il est d’autant plus lié aux autres « outils » de centrage qu’accueillir mes ressentis passe par une respiration lente et profonde, souvent liée….

S’esquisse alors une autre voie que la méditation conventionnelle, que je pourrais appeler la « voie des fortes têtes », faite de suivi de sa propre expérience, de contact avec la nature, avec son corps et avec son ressenti corporel et intérieur.

Je m’en voudrais de comparer une voie à une autre. Je constate simplement que cette dernière me convient et qu’elle me convient d’autant mieux qu’elle résulte du chemin que tracent mes pas, comme dans le poème d’Antonio Machado (12).

Voyageur, le chemin

C’est les traces de tes pas

C’est tout; voyageur,

il n’y a pas de chemin,

Le chemin se fait en marchant

Le chemin se fait en marchant

Et quand tu regardes en arrière

Tu vois le sentier que jamais

Tu ne dois à nouveau fouler

Voyageur! Il n’y a pas de chemins

Rien que des sillages sur la mer.

(1) Jon Kabat-Zinn, Full Catastrophe Living (Revised Edition): Using the Wisdom of Your Body and Mind to Face Stress, Pain, and Illness, Bantam, Revised and Updated edition, 2013

NB: il existe une traduction française, mais sa qualité est très vigoureusement contestée

(2) kuyken, Hayes, Barrett et al, Effectiveness and cost-effectiveness of mindfulness-based cognitive therapy compared with maintenance antidepressant treatment in the prevention of depressive relapse or recurrence (PREVENT): a randomised controlled trial, The Lancet, April 21, 2015, http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(14)62222-4/abstract

(3) Christel Petitcollin, Je pense trop, Guy Trépaniel, 2010

(4) Peter A. Levine Phd., In an Unspoken Voice: How the Body Releases Trauma and Restores Goodness, North Atlantic Books, 2010

(5) Eugene Gendlin, FOCUSING – Au centre de soi, Editions de l’homme, 2006

NB : voir aussi : https://www.youtube.com/results?search_query=focusing+eugene+gendlin

(6) Bernadette Lamboy, Trouver les bonnes solutions par le focusing : A l’écoute du ressenti corporel, Le Souffle d’Or, 2009

(7) Bernadette Lamboy, Devenir qui je suis : Une autre approche de la personne, Desclée de Brouwer, 2003

(8) Marion N. Hendricks, Ph.D, Focusing-Oriented/Experiential Psychotherapy, In Cain, David and Seeman, Jules (Eds.) Humanistic Psychotherapy: Handbook of Research and Practice, American Psychological Association, 2001. http://www.focusing.org/research_basis.html

(9) Robert Elliott & Elizabeth Freire, Person-Centred/Experiential Therapies Are Highly Effective: Summary of the 2008 Meta-analysis, http://www.pce-world.org/about-pce/articles/102-person-centredexperiential-therapies-are-highly-effective-summary-of-the-2008-meta-analysis.html

(10) Focusing : http://www.healthline.com/natstandardcontent/alt-experiential-therapy#1

(11) traduction que je trouve maladroite de l’expression anglaise « felt sense »

(12) http://www.poesie.net/macha4.htm

Vous reprendrez bien un peu de dessin?

Hokusai. Le fou de dessin Nouvelle édition 2014 Henri-Alexis Baatsch Editions Hazan, 2014 Collection : Beaux Arts
Hokusai. Le fou de dessin Nouvelle édition 2014
Henri-Alexis Baatsch
Editions Hazan, 2014
Collection : Beaux Arts

Le dessin est un art qui m’a toujours émerveillée. Sans éducation artistique, je ressens les dessins avec mon intuition, mon regard et mon corps. Je suis fascinée par le papier et l’effet qu’un-e artiste peut y créer avec parfois juste quelques traits au fusain, à la sanguine ou à l’encre de chine. D’aucuns considèrent cet art comme «mineur» par rapport à d’autres, pas moi. Je cherche et je cultive les livres de dessin ou les livres illustrés par un dessinateur.

Je ne peux surtout pas prétendre connaître la culture japonaise, mais les créations de certains de leurs artistes me touchent tout particulièrement. Non seulement je les ressens comme spécialement vivantes et sensibles, mais elles me paraissent beaucoup plus proches en tout cas dans leur style, malgré l’éloignement dans le temps et dans l’espace des cultures de leurs créateurs.

Je suis récemment tombée sur cet ouvrage traitant de Hokusaï et de son oeuvre. De par son format, son épaisseur et son poids il est facile à prendre en main. De par la texture soyeuse de sa couverture, il est agréable à manipuler. De par sa fermeture à rubans, et son recours au papier double asiatique, je le trouve très agréable à manipuler, à feuilleter, à parcourir. Et puis, il y a …. les dessins ! Les centaines de dessins, les couleurs, les personnages, les multiples esquisses, les portraits, les illustrations, les estampes, tout le foisonnement de ses œuvre ! Quelle créativité ! Quelle fidélité à son art durant toute sa vie ! Quelle beauté !

Je ne peux que recommander à tous les enfants doués en quête d’art dans leur vie de s’y perdre un moment … aussi long qu’il leur plaira ! Ce sera un moment de qualité et d’émerveillement.

Survivre dans le monde professionnel, encore et toujours

Johannes Christiaan Schotel, Storm on the sea, oil on canvas, cira 1825, Teylers Museum, Haarlem
Johannes Christiaan Schotel, Storm on the sea, oil on canvas, circa 1825, Teylers Museum, Haarlem

La majorité des personnes que je connais, celles qui travaillent dans le monde des entreprises, privées ou publiques, doivent faire face à un quotidien très difficile, stressant, usant, et abrasif. Qu’il s’agisse de mesures d’économie qu’on présente comme des initiatives destinées à être un plus pour toutes et tous (vive les mesures dites « d’intégration scolaire »!….), des restructurations, des coupures d’effectifs, des équipes aux effectifs déjà squelettique auxquelles on demande toujours plus, des bouleversements brutaux auxquels il faut faire face, etc., les exemples et les situation sont innombrables. Survivre durablement dans un tel univers est très difficile pour de nombreuses personnes.

Cela l’est encore plus quand nous sommes entouré-e-s de personnalités dites «difficiles», présentant de sérieux troubles de la personnalité (1). Quand on est un être particulièrement sensible, vulnérable à l’injustice, à l’absurde, à la bêtise, à l’aveuglement, c’est encore plus douloureux. Si ces situations réveillent des stress post-traumatiques et des situations d’abus, cela vient aux limites de l’ingérable, à moins d’être extrêmement solide, d’arriver à s’accrocher et de pouvoir se faire aider par quelqu’un de vraiment doué (et respectueux).

Je ne sais pas dans quelle mesure cela peut aider d’autres personnes, mais, dans mon humble expérience, certaines choses peuvent aider à rendre ce quotidien plus vivable. Elles tournent toutes autour de «mobiliser mes ressources au quotidien». Ca n’a rien de confortable. Tous les accrocs qui empêchent cette mobilisation (par exemple un repas de travail le midi qui me prive de ma pause et de mon espace de respiration) se paient. Même en manoeuvrant ma barque avec habileté, il est inévitable que je prenne plus ou moins régulièrement des vagues particulièrement puissantes qui me font boire la tasse. Et après, il faut récupérer. Mais, à condition de faire preuve de persévérance et de fidélité au quotidien, il me semble que cela aide à améliorer doucement la manière dont je vis ce quotidien.

Pour ma part, la méditation traditionnelle ne me sert à rien. Mon mental est bien trop puissant. Pour rentrer en contact avec mon corps, puis avec moi-même, j’ai besoin d’une activité physique comme la marche. Marcher en forêt ouvre mes sens, me fait me sentir en lien avec ce qui m’entoure et m’aide à m’ancrer en moi. Certains enregistrements de relaxation/visualisation peuvent aussi m’aider. Travailler très régulièrement mon processus intérieur, en mettant en mot mon ressenti et en le dessinant m’aide aussi beaucoup à m’ancrer, à revenir à moi-même, à accueillir vraiment ce que je ressens (qui sans cela peut être confus) et à sentir ce que je veux en faire. Je dois aussi être très attentive à ne pas passer mon temps libre n’importe comment, et ceci malgré la fatigue de mon quotidien. Je dois privilégier les activités créatives, celles qui m’aident à me centrer, qui me font toucher de belles choses et vivre de bons moments. Je dois encore faire attention à garder un équilibre qui donne sa place à la légèreté, à la liberté, l’insouciance, au jeu sans enjeu, à l’émerveillement, à la part d’enfance qui est en moi.

Il s’agit bien sûr de ce dont moi j’ai besoin. D’autres auront leurs propres outils qui leur seront adaptés.

Dans mon expérience, une chose qui rend cette pratique difficile à vivre concrètement, c’est ce qui réveille mes stress post-traumatiques et qui me ramène à un passé lointain et horriblement douloureux. C’est bien sûr mon histoire. Mais je constate que de nombreux enfants doués de mon entourage ont quelque chose de comparable dans leur propre parcours de vie. En ce qui me concerne, je n’ai pas trouvé d’autre solution que de prendre ces situations à bras le corps et de les travailler avec une personne qui a déjà fait ce chemin pour elle-même. Même avec les meilleurs outils (EMDR, somatic experiencing, et autres), c’est long. Un traumatisme peut en cacher un autre et je constate que je revisite de nombreux recoins de ma propre histoire dont j’avais oublié jusqu’à l’existence (c’est classique). Je constate aussi que plus j’avance dans ce travail, plus l’autre, celui au quotidien, porte ses fruits.

Avec le temps, je constate aussi que les fruits sont multiples. Je vis mieux (ou moins mal) ce quotidien professionnel toujours aussi difficile. J’ai plus de recul face aux turpitudes de cet univers. Je peux aussi choisir plus efficacement mes luttes, me poser en résistante quand je sens que c’est juste. Je peux mieux (ou, là encore, moins mal) vivre les situations où je sens nécessaire de m’opposer à ma hiérarchie pour des choses qui me semblent essentielles (et ceci quel que soit le résultat final de mes actes). Au moins, j’aurais fait ce que j’ai à faire. Quand je vois le poids de l’ombre qui s’abat actuellement sur le monde, il me semble que tous ces petits actes de résistance sont précieux.

(1) Christophe André, François Lelord, Comment gérer les personnalités difficiles, Odile Jacob, 1996

Spiritualités à l’ère du « Je »

 

One of the many Native Alaskan totem poles on display at Sitka National Historical Park, Alaska. Photograph by Robert A. Estremo, copyright 2005.
One of the many Native Alaskan totem poles on display at Sitka National Historical Park, Alaska. Photograph by Robert A. Estremo, copyright 2005.

 

Traditionnellement, la Suisse a accordé peu de priorité à la recherche en sciences sociales. Il y a cependant au moins une exception, à savoir la sociologie de religions, qui est régulièrement stimulée par des programmes de recherches pluriannuels. Ces derniers donnent très souvent lieu à des publications intéressantes.

Le dernier, le programme national de recherche No 58 dont le titre était «collectivités religieuses, état et société» (1), s’est terminé en 2012. Son module No 5, qui s’intéressait à la manière dont les Suisses et les Suissesses se situent par rapport aux religions et à la spiritualité (2) va enfin voir ses résultats paraître en langue française sous une forme étendue. Jusqu’à maintenant, seuls des résumés étaient disponibles online (3). L’ouvrage qui décrit ses résultats de manière plus approfondie est paru en 2014 en langue allemande (5). et il va paraître en langue française aux éditions Labor et Fides dans les jours qui viennent (6). Je trouve juste regrettable que le titre originel (« Religion und Spiritualität in der Ich-Gesellschaft») ait été traduit en («Religion et spiritualité à l’ère de l’ego»). En allemand, le «ich» est le «je». Le traduire par le terme «d’égo» porte indirectement un jugement de valeur négatif sur le «je» en question.

Sur le fond, le constat de ce programme de recherche est intéressant à plusieurs titres:

  • Les «institutionnels», pratiquants (catholiques et réformés) assidus et aux valeurs très conservatrices, sont clairement minoritaires (17%)
  • En regroupant 10% de la population, les «séculiers» (indifférents ou antireligieux) sont toujours minoritaires, mais ils sont clairement visibles.
  • La grande majorité de la population (64%) se définit comme «distanciée». Sans rejeter complètement son appartenance à une institution religieuse, sa pratique est très occasionnelle et la religion a, en fait peu d’importance pour elle.
  • Il existe une dernière minorité qui devient elle aussi visible, à savoir les personnes «alternatives» qui représentent 9% de la population. On retrouve dans cette catégorie des personnes ayant de très nombreuses approches (bouddhistes, tantriques, yogis, praticien-ne-s du chamanisme et/ou des formes féminines de spiritualité, etc.). Toujours selon cette étude, ce sont les membres de ce groupe qui ont les valeurs les moins conservatrices.

Contrairement à ce que certains avaient prédits, la Suisse du début du 21ème siècle ne s’est pas recentrée autour des phénomènes religieux. Elle n’est pas non plus devenue fortement séculière, même si ce groupe est en nette progression. D’aucuns diront qu’elle est dans un entre deux qui est typiquement suisse.

Avec 64% de distancié-e-s, il est clair que les Suissesses et les Suisses ne font plus confiance, ou, en tout cas, n’ont plus une confiance aveugle, dans les institutions religieuses traditionnelles.

Avec 9% d’alternatif-ve-s, il y a au moins une minorité qui se sent tentée d’expérimenter autre chose qui pourrait mieux lui correspondre. Cette minorité est souvent regardée avec suspicion. Ses pratiques sont soupçonnées de sectarisme, source de nombreux dangers. De toute évidence, le risque est réel et il arrive régulièrement que des groupes soient dénoncés pour des pratiques douteuses. Mais est-ce qu’il est moindre dans les groupes majoritaires? Ca n’est pas parce qu’ils ont pignon sur rue et qu’ils sont fortement implantés depuis des siècles que leurs pratiques sont nécessairement différentes. Sans remonter au Kulturkampf, force est de constater que ce sont ces mêmes groupes qui se sont massivement mobilisés contre l’avortement, qui continuent à vouloir réduire les femmes à l’état de domestiques, qui ont lutté contre le partenariat civil enregistré (et le mariage pour tous en France), contre toute forme d’adoption par les couples hétérosexuels, qui prétendent toujours avoir toute la vérité à eux seuls, etc.

Il me semble que le fait de promouvoir des chartes de bonnes pratiques que devraient respecter tous ces groupes (minoritaires ou non) pourrait contribuer à mettre des garde fous et à limiter les conséquences en cas de dérive, en tout cas parmi les groupes qui les respecteraient.

La toute première de ces pratiques, qui devrait aller de soi, serait d’exiger une révision des comptes par une institution fiduciaire externe.

La deuxième consisterait pour ces institutions à proclamer qu’elles ont conscience de représenter un chemin parmi d’autres, qu’elles admettent ne pas avoir toute la vérité (tout au plus elles cherchent la leur) et qu’elles s’engagent à ne pas vouloir imposer leurs règles et leurs comportements à la société civile.

La troisième consisterait à proclamer que l’institution a pour valeur fondamentale le respect de l’autonomie de chaque personne, y compris de ses membres et y compris vis à vis d’elle-même. Pour ce faire, elle prend plusieurs mesures:

  • Elle s’engage à ne pratiquer aucune discrimination qu’elle qu’elle soit, y compris de race, de sexe, de genre, d’orientation sexuelle, d’identité de genre ou pour quelque autre motif que ce soit
  • Elle exige de chaque personne engagée en son sein de se faire superviser (pour leur pratique au sein de l’institution) à ses frais, par une personne officiellement agréée et complètement indépendante de l’institution.
  • Elle exige de chaque personne engagée en son sein de travailler à son développement personnel, là encore à ses frais et par une personne complètement indépendante de l’institution.
  • Elle institue une commission chargée de traiter les plaintes (non respect, manquement à l’éthique, etc.). Cette commission a un pouvoir de décision et elle est composée au moins pour moitié de personnes indépendantes de l’institution.
  • Elle mandate une commission de «révision éthique» elle aussi externe afin d’arbitrer les questions de conflits de pouvoir, d’influence, les désaccords majeurs, voire les dissidences.
  • Elle organise des mécanismes permettant aux personnes de la quitter aisément et sans pression du groupe.
  • Elle organise des mécanismes permettant aux sous-groupes dissidents de se séparer aussi paisiblement que possible. En se constituant en groupes autonomes, ces derniers doivent reprendre ces obligations à leur propre compte.

Tout cela peut paraître très administratif. Mais les scandales qui éclaboussent certaines groupes, dont des groupes ayant des centaines de millions de membres de par le monde, montre que tous profiteraient de règles de ce type.

Sans être parfaites, elles constitueraient des garde-fous relativement solides. Ces derniers pourraient aider les personnes à chercher leur chemin là où elles le sentent juste avec un minimum de garanties de sécurité.

Elles permettaient aussi à des groupes alternatifs d’établir le sérieux de leur comportement et de leur pratique. Ceci pourrait aussi contribuer à permettre à plus de personnes de tirer parti de facettes de l’expérience humaine qu’ils portent et qui peuvent être précieux pour de très nombreuses personnes.

(1) PNR 58: Collectivités religieuses, état et société: http://www.nfp58.ch/f_index.cfm

(2) Module 5: les différentes formes de la vie religieuse: http://www.nfp58.ch/f_projekte_formen.cfm?projekt=137

(3) Collectivités religieuses, état et société (résumé des résultats): http://www.nfp58.ch/files/downloads/NFP58_SS25_Stolz_fr.pdf

(4) La religion à l’ère de l’égo: http://www.snf.ch/fr/pointrecherche/newsroom/Pages/news-141027-communique-de-presse-religion-ere-ego-pnr-58.aspx

(5) J. Stolz, J. Könemann, M. Schneuwly Purdie, T. Englberger & M. Krüggeler (2014). Religion und Spiritualität in der Ich-Gesellschaft. Vier Gestalten des (Un-)Glaubens. Zurich: TVZ/NZN.

(6) J. Stolz, J. Könemann, M. Schneuwly Purdie, T. Englberger & M. Krüggeler (2015). Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Quatre profils d’(in-)fidélité. Genève: Labor et Fides.

Notre relation à la nature, peut-être plus compliquée qu’imaginé

Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)
Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)

 

Pour moi comme pour de très nombreuses personnes, me ressourcer en pleine nature, en particulier en forêt, est essentiel. Les temps que j’y passe me changent. Le seul fait de sentir l’espace, l’air, la lumière, les arbres et les plantes autour de moi, écouter les oiseaux, être juste là, prendre le temps, fait que je me recentre, que je m’ancre. J’ouvre mes perceptions, je me sens en lien avec la nature qui m’entoure. Cela me donne envie d’y rester plus longtemps, d’y revenir, d’y passer bien plus de temps que ce que je peux faire. Le retour au quotidien, en particulier professionnel, est peu agréable même si je me sens revivifiée. Je ne peux que constater le contraste entre cet espace si précieux et mon quotidien si différent.

Pour autant, j’ai du mal quand j’entends des personnes autour de moi, qui vont presque jusqu’à diviniser la nature, tout en diabolisant les êtres humains. Au fond de moi, cela ne sonne pas juste. Nous venons de la nature, nous en sommes une partie. Comment pouvons-nous être si mauvais en venant d’une nature quasi parfaite, ou inversément?

En fait, les êtres qui nous fascinent le plus sont loin d’être toujours des saints selon nos critères moraux, et de loin s’en faut.

Les chimpanzés qui sont si proches de nous peuvent aussi s’entretuer ou tuer un des leurs (pour des raisons qui souvent nous échappent). Il leur arrive régulièrement de chasser d’autres singes et de s’en prendre tout particulièrement à leurs petits, plus faciles à attraper. Même vu à distance dans un reportage, pour moi c’est particulièrement remuant (1).

Nous savons qu’un lion peut dévorer les petits d’une portée qu’il n’a pas produit, mais après tout, c’est un «grand méchant prédateur» dans notre représentation. En fait, certains des animaux que nous trouvons les plus adorables sont autant des prédateurs que les lions et ils peuvent avoir des pratiques tout aussi terribles. En cas de famine, les loutres de mer mâles n’hésitent pas à kidnapper des petits pour obtenir de la nourriture de leur mère (2). Ils ne rechignent pas non plus à abuser sexuellement de bébés phoques jusqu’à les noyer, et à continuer au-delà de leur mort (3). Les dauphins ont les mêmes pratiques entre eux, ils tuent les petits des femelles pour les pousser à redevenir fécondes. Il leur arrive également de tuer des marsoins sans les manger ni faire quoi que ce soit de leurs cadavres (4). Quant un banc de dauphins arrive, même les requins qui nous font frémir se cachent. Des phoques sont également connus pour abuser sexuellement de manchots (5). Je suis sûre qu’on peut trouver bien d’autres cas encore. En passant, les végétaux aussi ont leurs histoires fratricides. Intéressez-vous, par exemple, aux figuiers étrangleurs.

D’aucuns diront qu’il s’agit des lois de la nature, que nous ne devons pas lui appliquer nos critères moraux et qu’elle vit selon des règles qui lui sont propres. Mais cet argument est problématique pour au moins deux raisons:

Sur le plan des faits, cette affirmation ne tient pas la route. Les éthologues ont montré que les grands primates sont extrêmement proches des êtres humains sur le plan de leurs capacités affectives et relationnelles ((6), (7), (8), (9)). Ils sont parfaitement capables d’empathie, de solidarité, de se mettre délibérément en danger pour sauver l’un des leurs, de tenir compte de de l’autre et de sa réaction probable pour moduler leurs propres actions, etc. Les chimpanzés qui peuvent être extrêmement violents sont aussi très doués en matière de réconciliation. Quant à leurs mœurs politiques, elles ressemblent étrangement aux nôtres! Par ailleurs, un certain nombre d’autres mammifères manifestent clairement de l’empathie au moins dans certaines situations.

Ceci signifie qu’on ne peut pas affirmer que la nature et les humains sont deux univers différents régis par des lois différentes. En fait, nous sommes des grands primates très proches des autres, un très grand nombre de nos réactions et de nos actions ressemblent de si près aux leurs qu’on peut dire que nous sommes infiniment plus animaux que nous voulons l’admettre, tout comme les autres animaux, en particulier les mammifères, sont infiniment plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre. En d’autres termes, nature et culture ne sont pas complètement disjointes et cela rend les choses très compliquées.

L’autre point est que, si la nature nous est si précieuse comme lieu de ressourcement et de recentrement, c’est qu’elle a pour nous une connotation morale, voire spirituelle. Les peuples premiers parlent de la Terre Mère et cette dernière est infiniment précieuse. Ils nous voient au service de sa préservation, en contraste avec la vision occidentale qui est une vision d’asservissement de cette dernière. Alors il n’est pas indifférent d’y constater des choses qui ressemblent à nos pires turpitudes. Et comment concilier ces dernières avec la valeur spirituelle que représente pour nous la nature?

Pour moi, la pire des choses est le déni de ce problème. Nous sommes des animaux comme les autres, ces derniers sont bien plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre et il arrive même à ceux qui nous fascinent le plus d’agir d’une manière qui nous révulse tout autant que nos pires actions. Pour autant, le contact avec la nature et les autres être vivants nous est infiniment précieux, il a pour nous une dimension spirituelle. Dont acte.

Il me semble tout aussi essentiel d’éviter d’utiliser les actes des uns pour justifier ceux des autres et réciproquement. Constater des comportements terribles dans la nature ne justifie en rien la barbarie de certaines de nos actions.

Il y a en moi et en de très nombreuses personnes le souci de préserver la vie et la nature, d’en prendre soin, de l’aider à grandir et à s’accomplir. Cela ne signifie pas approuver ce qui s’y passe de pire, d’où que cela provienne. Mais c’est cette attention intérieure à la vie qui vibre quand je suis au contact de la nature. En prendre soin de manière respectueuse me fait grandir intérieurement. A nous et à nos descendant-e-s d’observer les fruits de nos actes. Sommes-nous capables de prendre soin de nous et d’elle «jusqu’à la 7ème génération» comme le souhaitent les peuples premiers?

(1) David Attenborough, the life collection: http://www.amazon.co.uk/The-Life-Collection-David-Attenborough/dp/B000B3MJ1E

(2) Animals can be giant jerks: http://www.iflscience.com/plants-and-animals/animals-can-be-giant-jerks

(3) The other side of otters: http://news.discovery.com/animals/the-other-side-of-otters.htm

(4) ‘Porpicide’: Bottlenose dolphins killing porpoises: http://www.sfgate.com/news/article/Porpicide-Bottlenose-dolphins-killing-porpoises-2309298.php

(5) Seals accused of sexually attacking penguins: http://www.huffingtonpost.com/2014/11/17/seals-sex-penguins_n_6170770.html

(6) Frans De Waal, Our Inner Ape: The Best and Worst of Human Nature, Granta Books; New edition edition (4 Sept. 2006)

(7) Frans De Waal,The Age of Empathy: Nature’s Lessons for a Kinder Society, Souvenir Press Ltd (1 Oct. 2010)

(8) Frans De Waal, Chimpanzee Politics: Power and Sex among Apes, ohns Hopkins University Press; 25th anniversary edition edition (30 Aug. 2007)

(9) Frans De Waal, The Bonobo and the Atheist: in Search of Humanism Among the Primates, W. W. Norton & Company; Reprint edition (8 April 2014)

Quelle insertion dans le monde professionnel quand on est un être sensible?

Panneau de signalisation, à la croisée du chemin des Laines et du chemin de la Liquière à Ournèze, Daniel Villafruella, Wikimedia Commons
Panneau de signalisation, à la croisée du chemin des Laines et du chemin de la Liquière à Ournèze, Daniel Villafruella, Wikimedia Commons

Faire des études peut être enthousiasmant et de nombreux jeunes, quand ils s’apprêtent à entrer dans le monde du travail ont l’espoir de pouvoir apporter quelque chose. La suite ne leur donne pas toujours raison. C’est difficile de garder espoir quand on se retrouve un petit numéro parmi d’autres et quand on est témoin de relations humaines dans lesquelles le respect mutuel, l’écoute, laisser la personne développer son potentiel sont vu comme des extraterrestres. Quant on est un être particulièrement sensible, c’est l’assurance d’en prendre plein la figure. Christel Petitcollin mentionne que les personnes hyperefficientes «doivent avoir une gestion du stress de premier ordre» (*). Mais cela peut ne pas suffire ou ne pas marcher.

En regardant mon propre parcours de vie à la lumière de celui de personnes de mon entourage, je vois plusieurs manières de faire face à cette situation. Mais je ne suis pas sûre que l’une soit préférable à l’autre.

Une possibilité est d’avoir un job «normal» (ne me demandez pas ce que cela signifie) qui apporte une sécurité matérielle et financière. Si cela permet d’éviter certaines galères (celles qui sont liées au manque d’argent), c’est aussi la quasi assurance d’en prendre plein la figure jour après jour dans un univers professionnel non respectueux. Arriver à digérer et à maintenir son équilibre dans un univers aussi toxique devient une épreuve de chaque jour et consomme une énergie énorme. C’est vrai qu’à l’occasion, on peut avoir quelques actions dans lesquelles nous nous sentons avoir un sens. Mais est-ce que le prix payé en vaut la peine ?

Un autre parcours possible est de prendre un chemin d’indépendant-e, de faire ce qui nous intéresse, d’essayer d’en vivre ou de compléter l’ordinaire par des travaux alimentaires. Les personnes que je connais qui ont entrepris ce parcours ont évité de subir le monde de l’entreprise, son inhumanité et sa perversité. Par contre, elles sont dans une sérieuse insécurité matérielle, ce qui limite leur capacité de créer qu’elle voulaient privilégier. Est-ce que cela en vaut la peine ? Est-ce vraiment mieux?

Il est des personnes pour qui le monde du travail actuel est proprement insupportable. Elles se retrouvent régulièrement sans emploi et c’est très difficile pour elle d’en garder un plus de quelques mois. Les périodes sans emploi les protègent de ce qui leur est insupportable, mais leur insécurité matérielle est encore plus grande.

Christel Petitcollin parle des professions libérales comme d’une piste de choix pour les surefficient-e-s mentaux. Je n’en connais pas qui aient suivi ce chemin. Mais il est vrai que cela peut marcher.

Ce qui me touche et me révolte est que la difficulté des personnes douées à trouver une place dans le monde professionnel est un drame pour tout le monde. C’en est un pour elles, qui aspirent tellement à pouvoir se donner et qui se trouvent rejetées, parfois très violemment, justement en raison de leurs dons et de leurs capacités. C’en est un pour la société qui se prive d’un capital d’innovation, de changement, de modération, d’apaisement qui est très précieux.

(*) Je pense trop, comment canaliser ce mental envahissant, Christel Petitcollin, 2010, Guy Trédaniel