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De l’importance des doryphores en matière d’éthique

Photo de doryphore
Un doryphore, source Wikimedia Commons

Les préoccupations éthiques sont importantes pour de nombreuses personnes. Pour une majorité d’êtres humains, se conformer aux règles du groupe auquel ils appartiennent suffit (1). Certains n’ont même pas cette préoccupation. D’autres sont considérablement plus exigeants avec eux-mêmes.

Pour ces personnes, il est essentiel de tout faire pour ne pas faire de mal aux autres humains, voire aux autres êtres tout court. Ces personnes se préoccupent de stimuler la vie et d’accompagner son développement, chacune a sa façon.

Mais être fidèle à cette exigence intérieure est souvent plus difficile qu’il n’y parait. Nos actions ont des conséquences à moyen et à long terme qu’il n’est pas toujours aisé de discerner. Avec la meilleure volonté du monde, nous pouvons nous tromper et mal comprendre une situation et ses enjeux. Même les êtres qui ont les plus hautes exigences éthiques ont leurs limites, qu’il s’agisse de leurs aprioris culturels, de leurs valeurs, de leurs préconceptions, ou tout simplement de leur besoin de sécurité et de se protéger.

Les difficultés sont parfois plus cachées, ou faciles à ignorer pour des personnes qui ne sont pas sans cesse confrontées aux contraintes de leur environnement matériel. Dans l’une de ses chroniques (2), la nonne bouddhiste zen Joshin Luce Bachoux nous rappelle que la simple culture de notre nourriture nous demande de sacrifier d’autres êtres pour pouvoir nous nourrir.

Dans cette chronique, elle nous rappelle que, pour porter ses fruits, la culture d’un jardin potager implique l’élimination de nombreux insectes (voire des petits rongeurs) qui mangent voracement les plantes que nous entendons cultiver à notre profit. C’est ainsi que, pour avoir des pommes de terre, il faut commencer par tuer tous les doryphores qui s’y attaquent. Aller les acheter au magasin ne fait que déléguer cet acte à d’autres.

En d’autres termes, il ne suffit absolument pas d’être végane pour ne faire aucun mal aux autres êtres vivants. Nous devons tuer des animaux pour faire pousser les plantes et les champignons dont nous entendons nous nourrir. Par ailleurs, ces mêmes plantes et champignons n’ont pas voix au chapitre et sont considérées comme des nourritures légitimes même par les personnes véganes (3). La seule manière d’arriver à ne nuire à aucun être vivant est de ne pas naître. Mais aussitôt que nous vivons, notre simple survie implique que d’autres êtres meurent, et nous devons trouver une manière de vivre avec cette part de la réalité.

Certains vont essayer de vivre le plus simplement et le plus frugalement possible, pour que l’empreinte de leurs pas sur cette terre soit la plus légère possible. Ils vont néanmoins devoir faire avec les contraintes de la société qui les entoure.

Il faut aussi noter que même les peuples dits « premiers » qui vivent très frugalement et d’une manière infiniment plus harmonieuse avec la nature que ne le font les sociétés technologiques, ont aussi des moments de très grandes fêtes communautaires durant lesquelles une quantité considérable de ressources sont consommées (4). Ceci nous indique aussi que nous devons faire avec ce que c’est que d’être un être humain et que très rares sont les personnes qui peuvent vivre une existence de parcimonie extrême sans la rompre au moins de temps à autre.

Prendre soin de la vie et d’autres êtres constitue pour les personnes qui s’engagent dans cette voie, une manière d’agir encore plus importante que la simplicité et la frugalité (pour autant qu’elles aient assez de succès à leurs propres yeux). Elle leur donne la satisfaction de ne pas vivre en vain et, indirectement, la conscience que les êtres qui sont morts pour qu’elles-mêmes vivent ne sont pas non plus morts en vain.

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Jospin Luce Bachoux, Tout ce qui compte en cet instant

(1) Kohlberg, L. (1964). Development of moral character and moral ideology. In M. L. Hoffman & L. W. Hoffman (eds.), Review of child development research (Vol. I, pp. 381-431). New York: Russell Sage Foundation

A lire avec:

Gillian, C. (1993). In a different voice: Psychological theory and women’s development. Cambridge, MA: Harvard University Press

(2) Luce Joshin Bachoux, Le doryphore et nous, Tout ce qui compte en cet instant – le journal de mon jardin zen, Desclé de Brouwer, 2009

(3) Il faut quand même noter que plus nous consommons directement des végétaux et des champignons, moins nous avons besoin de surface pour satisfaire nos propres besoins et plus il y en a pour les champignons, végétaux et animaux sauvages. Encore faut-il que la population humaine cesse d’exploser, voire se réduise notablement.

(4) Dans certaines cultures, on parle de « poltlatch », cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Potlatch_(anthropologie)

 

 

 

Consommation de viande, santé, réchauffement climatique, préservation de l’environnement et malnutrition : une entreprise de déni à l’échelle planétaire

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La nef des fous, fragments d’un triptyque de Hieronymus Bosch, huile sur panneau de chêne,vers 1494-1510, musée du Louvre, source: wikimedia commons

 

Le 26 octobre 2015, l’OMS émettait une déclaration d’agence de presse dans laquelle elle annonçait  « un Groupe de travail de 22 experts venus de 10 pays différents, réuni par le Programme des Monographies du CIRC, a classé la consommation de la viande rouge comme probablement cancérogène pour l’homme (Groupe 2A), sur la base d’indications limitées selon lesquelles la consommation de viande rouge induit le cancer chez l’homme, soutenues par de fortes indications d’ordre mécanistique militant en faveur d’un effet cancérogène » ([1]). Cette annonce était complétée d’annonces complémentaires ([2], [3], [4]).

Elle ne fait que confirmer et officialiser ce que nombre d’acteurs disent depuis de nombreuses années, à savoir que la consommation excessive de viande et de produits carnés peut induire des problèmes de santé chez certaines personnes. Mais s’il était possible de rester sourd à ces informations, en refusant de prendre en compte la légitimité des arguments de leurs auteurs, le fait que l’OMS confirme ces affirmations avec tout le poids de son autorité rend ce déni beaucoup plus difficile.

Et la réaction ne s’est pas faite attendre. Une opération médiatique de déni et de mise sous le tapis de cette information a été promptement organisée, avec le concours de toute la presse. C’est ainsi qu’on a rapidement vu apparaître des articles dans lesquels les journaux se sont dépêchés d’insister sur le fait qu’on ne savait pas bien comment cela marchait. Ils ont pris grand soin de rappeler que les professionnels de la vente de viande n’étaient pas contents, comme si ces derniers avaient une quelconque compétence en matière de santé et comme s’ils n’avaient aucun intérêt à la promotion de leurs propres produits (voir, par exemple : [5]). Dans la même opération de lessivage, un journal interroge un sociologue et prend grand soin de rapporter que, selon lui, « Cet événement est totalement disproportionné par rapport à la valeur intrinsèque des résultats » ([6]). Là encore, là légitimité de cette personne à mettre en cause ces résultats et les éléments sur lesquels il se base n’est en aucune manière interrogée. Il faut rassurer à tout prix et dire aux personnes « vous pouvez, et même devez continuer à manger de la viande comme avant !« .

Se doutant peut-être que la personne interviewée n’avait pas l’autorité suffisante, ce même journal remet la compresse une fois de plus le lendemain ([7]). Cette fois-ci il convoque le ban et l’arrière ban de la société locale pour marteler le message. Ce faisant, il ne peut éviter de d’admettre que même s’il est faible (ce que dit d’ailleurs l’OMS), le risque de santé induit par la consommation excessive de viande existe. Il ne peut pas non plus éviter de dire que « La consommation de viande a explosé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La production est alors industrialisée pour nourrir la population. Les produits carnés deviennent un incontournable des repas« .  En d’autres termes, la surconsommation de viande à laquelle nous assistons est un produit de l’industrialisation de la production de viande, pas d’une réflexion sur les besoins réels de l’être humain.

Ce faisant, ces mêmes journaux n’ont pas accordé la moindre ligne aux personnes qui parlent des enjeux de la consommation excessive de viande pour la santé, et souvent depuis des années! L’OMS confirme ce qu’ils disent, mais il ne faudrait quand même pas leur donner le droit à la parole…

La réaction à la publication de l’OMS illustre combien la consommation de viande est encore érigée au rang de pratique sacrée dans nos sociétés et combien toute remise en cause de cette dernière, visiblement même pour des raisons de santé, tient du sacrilège (Voir par exemple [8]). En d’autres termes, une industrie a profité des séquelles qu’a laissé des millénaires de malnutrition et de pauvreté dans nos mémoires pour se développer démesurément, pour engranger énormément de bénéfices et pour acquérir une influence totalement démesurée sur la société. Elle y a réussi en faisant croire que c’est son existence (et la consommation intensive de ses produits) qui nous protège d’un passé terriblement douloureux. Toute personne qui conteste cet ordre établi peut alors être facilement mise au pilori.

Ça n’est pas que cette réaction soit unanime. Les dissidences existent (voir par exemple [9]). Mais elles restent minoritaires, et la légitimité de choix différents en matière d’alimentation est sans cesse remise en cause par les adeptes de l’alimentation carnée à tout prix.

Aujourd’hui l’industrie de la consommation forcenée de produit carnés s’est développée au point de menacer notre santé et aussi de menacer notre planète ([10], [11]). A lui seul, le secteur de l’élevage contribue à hauteur de 14.5% des émissions de gaz à effets de serre produits par les êtres humains. A ceci, il faut ajouter les conséquences de la production et de la transformation des aliments destinés au bétail et les conséquences des déchets produits par les animaux (voir aussi [12], [13], [14] & [15]). Tout aussi grave, la surconsommation effrénée de viande a un impact très significatif sur la faim dans le monde ([16]) et sur la préservation des espaces sauvages et la déforestation (cf. références précédentes).

Alors même que nous produisons assez pour nourrir la planète toute entière, une proportion démesurée des surfaces arables et des cultures sont utilisées pour l’élevage, ce qui est très inefficace et qui prive les humains d’une nourriture utilisable directement. Et pour disposer de suffisamment de terres arables, on détruit à marche forcée les derniers espaces sauvages dont la préservation est pourtant absolument vitale, alors que tout cela est évitable.

Une des conséquences du changement climatique est qu’il n’est plus possible de refuser tout changement de notre alimentation sans que cela ne contribue à des conséquences catastrophiques qui vont durer des décennies, voire plus. Il n’est plus possible de refuser de changer tant que l’autre ne l’a pas fait le premier ou de se mettre la tête sous le sable. Quels que soient les commandements dont nous avons hérité au fil des générations, nous devons réviser notre alimentation, ne consommer que ce dont nous avons réellement besoin, et dans des quantités raisonnables. Il n’est plus possible de suivre aveuglément le mouvement, les commandements de sociétés qui ont disparu il y a plusieurs millénaires, ni les commandements d’une industrie qui ne vise que ses propres bénéfices à court terme et qui est dénuée de toute éthique.

Références:

[1] Le Centre international de Recherche sur le Cancer évalue la consommation de la viande rouge et des produits carnés transformés – http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/cancer-red-meat/fr/

[2] Cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée: http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/

[3] Déclaration de l’OMS sur le lien entre la viande transformée et le cancer colorectal: http://www.who.int/mediacentre/news/statements/2015/processed-meat-cancer/fr/

[4] Cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée: http://www.who.int/features/qa/cancer-red-meat/fr/

[5] Viandes «cancérogènes»: les professionnels ripostent: http://www.24heures.ch/economie/viandes-cancerogenes-professionnels-ripostent/story/14016300

[6] Viande cancérogène: un «buzz toxique»: http://www.24heures.ch/monde/viande-cancerogene-buzz-toxique-certains/story/23831672

[7] «Non, il ne faut pas arrêter de manger de la viande»: http://www.24heures.ch/suisse/faut-arreter-manger-viande/story/24701029

[8] Le végétarisme pour les non-végétariens: https://labyrinthedelavie.net/2015/07/13/le-vegetarisme-pour-les-non-vegetariens/

[9] Adieu steak et saucisse: https://www.bluewin.ch/fr/conso/blog-durabilite/2015/15-11/adieu-steak-et-saucisse-.html

[10] Lutter contre le changement climatique *grâce* à l’élevage – Une évaluation des émissions et des  opportunités d’atténuation au niveau mondial: http://www.fao.org/3/a-i3437f/index.html

[11] Chapitre 3: Bilan global http://www.fao.org/3/a-i3437f/I3437F03.pdf

[12] 4 minutes pour comprendre le vrai poids de la viande sur l’environnement: http://www.lemonde.fr/planete/video/2015/03/20/le-vrai-poids-de-la-viande-sur-l-environnement_4597689_3244.html

[13] Consommation responsable – L’impact de l’élevage sur l’environnement: http://www.extenso.org/article/l-impact-de-l-elevage-sur-l-environnement/

[14] Impact environnemental de la production de viande: https://fr.wikipedia.org/wiki/Impact_environnemental_de_la_production_de_viande

[15] Les conséquences écologiques de la consommation de viande: http://www.vegetarismus.ch/info/foeko.htm

[16] Élevage et sous-alimentation: http://www.viande.info/elevage-viande-sous-alimentation

[17] Pourquoi et comment végétaliser notre alimentation: http://www.viande.info/fichiers/pdf/viande.pdf