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Le tir sportif: une forme de travail sacré d’origine occidentale

MUNICH - SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)
MUNICH – SEPTEMBER 6: Gold medalist Selina GSCHWANDTNER of Germany competes in the 50m Rifle 3 Positions Women Finals at the Olympic Shooting Range Munich/Hochbrueck during Day 4 of the ISSF World Cup Final Rifle/Pistol on September 6, 2015 in Munich, Germany. (Photo by Nicolo Zangirolami)

Retrouver son centre, être juste présent-e à soi même, lâcher prise, accueillir et accepter ce qui est dans l’instant présent. Pour de nombreuses personnes, il s’agit d’une pratique qui les relie à des formes de spiritualité plutôt orientales, qui guident des millions de personnes depuis des temps immémoriaux.

Pour autant, cette pratique a aussi des racines séculaires en occident, en particulier au travers des différentes formes de tir sportif.

Le petit calibre (.22LR) a une longue histoire, il prend peu de place, il est parfaitement compatible avec le respect de l’environnement, avec la modération des nuisances sonores et il peut aisément s’intégrer tant dans un environnement urbain que rural. Au même titre qu’un arc, une carabine ou un pistolet de match en .22LR n’ont qu’une lointaine relation avec ce que d’autres utilisent pour mettre le monde à feu et à sang (*).

Les matchs à la carabine de petit calibre se tirent avec des cibles à 50 mètres de distance et le 10 ne fait que 1.4 centimètre de diamètre (1)!

La personne se trouve confrontée à elle-même et à la cible, 50 mètres plus loin. Inutile de s’acharner. Atteindre ce dix nécessite un mélange très particulier de lâcher prise, d’acceptation de ce qui est et de détermination à aller au bout de ses capacités. Y arriver exige aussi de durer dans le temps, y compris face à l’echec et face à d’autres qui semblent y arriver avec tant de facilité! S’énerver, vouloir forcer les choses a toutes les chances de produire un échec. se retrouver semaine après semaine, mois après mois, année après année face à cette même cible, est une sacrée école de vie. On peut en faire une compétition et vouloir se retrouver en finale aux jeux olympiques. On peut aussi le vivre comme une forme de travail sacré qui nous rend présent à nous-même, à notre corps, à notre respiration, à nos limites, à l’instant présent sans la moindre fioriture. Et être simplement présent nous aide à grandir.

Sans compter les fois où on fait enfin un super score!

(*) Pour autant, et au même titre qu’un arc, il faut les manipuler avec les plus grandes précautions et la discipline la plus rigoureuse.
(1) http://www.issf-sports.org/theissf/championships/olympic_games.ashx

(2) La fédération internationale du tir sportif à la cible:  http://www.issf-sports.org

(3) Eugen Herrigel, le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 1998 (http://www.amazon.fr/zen-dans-lart-chevaleresque-larc/dp/2850769312 )

(4) Christopher Fenning, Smallbore Rifle Shooting: a practical guide, The Crawood Press, 2010 (http://www.amazon.fr/Smallbore-Rifle-Shooting-Practical-Guide/dp/1847972268/ref=sr_1_2?s=english-books&ie=UTF8&qid=1443957891&sr=1-2&keywords=smallbore+rifle+shooting )

(5) Ways of the rifle, MEC verlag, 2009 (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/ways-of-the-rifle/ )

(6) Pistol shooting, the olympic disciplines, MEC Verlag (http://www.mec-shot.de/en/products/literature/english-literature/pistol-shooting/ )

De l’altérité et de la magnificence des arbres

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer Pour l'arbre
François Hallé, Plaidoyer Pour l’arbre

Quand la vie devient plus légère et fluide, il y a aussi plus de temps pour goûter les bonnes choses de la vie. Ca commence, bien sûr, par les toutes petites, comme un magnifique lever de soleil dans un paysage de montagne, ou des fleurs tardives qui s’ouvrent en fin de saison. Cela inclut aussi le bonheur de goûter la joie de vivre et d’être qui monte du tréfond de nous-même et c’est infiniment précieux. Cela inclut aussi du temps pour l’ouverture, le yin, la réceptivité, l’accueil, la contemplation, l’émerveillement. Cela aussi est infiniment précieux.

Il est parfois des livres dont la lecture correspond à cette qualité d’être au monde. Je fais cette expérience avec deux ouvrages du botaniste Francis Hallé, à savoir « Plaidoyer pour l’arbre »(1) et « Plaidoyer pour la forêt tropicale »(2).

Dans « Like a tree » (3), Jean Shinoda Bolen avait abordé la valeur psychologique et spirituelle des arbres pour nous. En botaniste, Françis Hallé met toute son énergie à nous faire découvrir les arbres dans leur altérité, et s’efforçant de les décrire tels qu’ils sont, et aussi en diffusant et en « vulgarisant » les progrès que nous avons fait dans leur compréhension depuis les dernières années.

LivreFrançois Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud
François Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud

Francis Hallé est un être humble qui aime profondément les arbres depuis sa plus petite enfance et qui le dit clairement (4). C’est aussi un être passionné qui s’efforce de faire connaître, aimer et respecter les arbres par un maximum de personnes.

L’écriture fine dont il fait preuve résonne en moi à plusieurs niveaux simultanément. Il y a certainement le niveau cognitif. Il décrit les arbres et certaines de leurs caractéristiques exceptionnelles en botaniste. Mais son texte éveille aussi en moi de l’émerveillement et du respect pour ces êtres si différents de nous, si anciens, si complexes et sophistiqués. C’est tout au fond de moi que je me sens touchée et que je vibre. Face à des êtres aussi magnifiques, je sens que la place juste de l’être humain dans ce monde, c’est de se mettre à l’écoute et au service de la nature et non de la mettre en esclavage et en coupe réglée. Alors même qu’il s’agit de l’ouvrage (magnifiquement vulgarisé) d’un scientifique, sa force est de pouvoir toucher à une dimension existentielle et spirituelle en nous. Pour moi, c’est très précieux.

NB : Françis Hallé s’est fait connaître du grand public en participant à un film (5) et à un livre (6) qui ont eu un certain impact.

(1) Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, Actes Sud, 2005

(2) Francis Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, Actes Sud, 2014

(3) Jean Shinoda Bolen, Like a Tree: How Trees, Women, and Tree People Can Save the Planet, Conari Press, 2011

(4) Voir le début de la conférence filmée de Françis Hallé au sujet de « Plaidoyer pour l’arbre » :

http://www.dailymotion.com/video/x14z488_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-1-2_news

http://www.dailymotion.com/video/x14z3es_conference-de-francis-halle-plaidoyer-pour-l-arbre-2-2_news

(5) Luc Jacquet, Il était une forêt, Frenetic F, 2014

(6) Françis Hallé, Luc Jaquet, Il était une forêt, Actes Sud, 2013

Vivre avec la part d’enfer de nos vies

Hieronymus Bosch, The garden of earthly delights, oil on canvas between 1480 and 1505, Prado Museum, Source: Wikimedia Commons
Hieronymus Bosch, The garden of earthly delights, oil on canvas between 1480 and 1505, Prado Museum, Source: Wikimedia Commons

 

Vous les avez sans doute déjà rencontrées. Il y a nombre de personnes autour de nous pour qui «il n’y a pas de hasard», «tout a un sens», «nous vies seraient pleines de synchronicités», les épreuves quelles qu’elles soient, nous seraient envoyées pour nous permettre de progresser sur notre chemin de développement spirituel, etc. Certaines philosophies vont même jusqu’à affirmer que nous serions à l’origine de tout ce que nous traversons dans nos vies.

Voyez-vous ça.

Chacune et chacun a, bien sûr, droit à ses croyances, mais j’ose affirmer que tout n’a pas un sens en ce bas monde.

Il y a dans la vie de certaines personnes une part d’enfer, une part d’horreur, d’absurdité radicale, de ce qui n’a pas le moindre de sens et les personnes qui survivent à ce genre de trauma doivent faire avec leurs conséquences à très long terme.

Voici juste quelques exemples. Ils n’ont rien de représentatifs, mais je les connais de première main. Je me suis, bien sûr efforcée de les anonymiser pour des raisons éthiques évidentes.

A la fin de la seconde guerre mondiale, sur la frontière suisse, des soldats sont forcés d’assister à l’un des derniers massacres sur le front ouest, celui de la partie française d’un village à cheval entre les territoires suisses et français. Les habitants savent que les allemands arrivent. Ils tentent de s’enfuir en traversant la frontière. Les soldats du côté Suisse ont aidé de nombreuses personnes à traverser la frontière. Mais tout le monde n’est pas parti. Quand les SS arrivent, ceux qui sont en poste sur la frontière n’ont pas d’autre choix que d’assister au massacre des personnes qui sont restées, ainsi qu’à la mise à sac du village qui s’ensuit. L’un d’entre eux, ne parlera de ce qu’il a vu à ses proches qu’au delà de l’âge 90 ans. Quand bien même il n’avait jamais rien dit avant, sa fille aînée vit avec des flashes de scènes de guerre et de massacre depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne.

Dans une famille apparemment bien sous tous rapports, l’oncle vient très fréquemment en visite. Pour les parents, rien de plus naturel. Sauf que l’oncle en question abuse régulièrement de la fille aînée du couple. Celle-ci ne dit rien à ses parents et ne leur demande pas d’aide. Elle voit bien que le comportement de son père à son égard est très ambivalent. Quand à sa mère, elle sent bien qu’elle ne la croit pas, qu’elle ne peut pas se fier à elle et qu’elle préférera protéger son frère plutôt que de défendre sa fille. Trente ans après, elle a tous les symptômes de stress post-traumatiques (cauchemars récurrents, réveils en hurlant, flashes, situations qui la ramènent à ce qu’elle a subi et à sa terreur, etc.).

C’est une famille d’origine très modeste. La grand-mère est d’origine immigrée et vient d’une famille très pauvre. Sa propre mère ne savait ni lire ni écrire. Le grand-père, d’origine paysanne tenait un bistrot. C’était un troquet très simple, dans lequel on trouvait de tout, y compris les petite frappes du lieu. Elle travaillait dans ce bistrot pour nourrir sa famille. Elle était la seule à travailler, ses frère étaient au chômage et il n’y avait pas encore d’assurance. Elle a fini par l’épouser. Une promotion sociale? Pas si simple. Elle ne peut pas rejoindre le lit conjugal avant que son mari ne soit endormi. Sa fille et sa petite fille soupçonnent fortement qu’elle a été abusée dans ce lieu où elle travaillait et que son mari a quelque chose à voir dans ce qui s’est passé. Mais elle est morte à 62 ans à peine et sans rien dire.

Sa fille a eu un fils. Il lui arrivait fréquemment de le laisser à sa mère pour sortir un moment. Cette dernière s’occupait alors de tout, y compris de la toilette intime de l’enfant. A certaines reprise, elle abuse de l’enfant en le tripotant dans le bain. L’enfant sent que cela n’est pas sain et se débat. Il panique. Dans l’eau, il prend la tasse et a peur d’étouffer. La grand-mère lui fait comprendre qu’il n’y a rien eu. Après tout elle aussi a subi des choses et a dû se taire. Il faudra 50 ans à l’enfant et des années de travail intensif sur lui avant de retrouver la mémoire de ces événements qui ont marqué sa vie d’une trace indélébile.

Ce sont juste trois histoires. Il y en a tant d’autres. Nombre d’entre elles sont encore bien plus horribles. Mais, même anonymisés, elles permettent d’être concret.

Dans le premier cas, est-ce que les habitants de ce village ont été les victimes de criminels de guerre de la pire espèce ou est-ce que ces derniers n’ont été que l’instrument d’une expérience que devaient vivre ces derniers? Au nom de quoi les soldats qui gardaient la frontière devaient faire l’expérience d’assister à un massacre et une mise à sac et vivre avec le reste de leur vie? Et toujours au nom de quoi est-ce que l’un des enfants de ces derniers devait faire l’expérience de vivre avec un stress post-traumatique transmis par son père?

Les autres parcours de vie, les crimes dont les personnes ont été victimes et les conséquences que ces derniers engendrent posent les mêmes questions.

Pour ma part, j’affirme qu’il n’y a aucune finalité derrière ces situations terribles. Personne ne nait dans le but d’être torturé. Les humains qui commettent ces actes sont responsables de ces derniers. Les êtres qui les subissent en sont les victimes. 

En plus de voir leurs vies bouleversées par les conséquences des traumatismes qu’elles ont subi, les victimes doivent faire face à des questions existentielles lourdes à porter. « Pourquoi moi ? » « Pourquoi les autres semblent vivre apparemment heureux à côté de moi et sans avoir subi la même chose ? » « Pourquoi ai-je survécu alors que d’autres sont morts ? » « Pourquoi est-ce que je dois en plus vivre avec les conséquences des traumatismes que j’ai subi, conséquences qui me rendent la vie extrêmement difficile ? »

Les personnes victimes de ce genre de situation peuvent légitimement ressentir un sentiment profond d’injustice et de révolte, maudire la Vie, la Divinité (quel que soit le nom qu’elles leur donnent) ou quelque autre absolu.

Aller de l’avant malgré tout, se libérer des entraves qu’elles portent malgré elles, va nécessiter un engagement très important et durable de leur part. Même si elles avancent, devoir sans cesse ramer et remettre l’ouvrage sur le métier peut renforcer leur sentiment d’injustice et de révolte. La révolte et la colère peut être un moteur qui les aide à avancer. Pour autant, il est essentiel qu’elles évitent de tomber « du côté obscur de la force », de s’enfermer dans la rancoeur et le ressentiment, ce qui n’est pas toujours simple.

Les années aidant, il vient un moment où elles se retrouvent et vivent mieux. Elles peuvent progressivement laisser la colère et la révolte s’en aller, fragment par fragment, et s’ouvrir à une autre manière de vivre. Ce faisant, elles auront fait l’expérience qu’elles sont capable du tour de force qui consiste à se libérer d’entraves auxquelles d’autres ne survivent pas. Même si elle s’éloignent, elle auront aussi fait l’expérience de la part de non sens radical que des êtres peuvent subir sur cette terre. Et elles ont pu s’en libérer et en sortir grandies.

Plutôt que la méditation, une voie alternative pour les « fortes têtes »

A woman performs the Falun Gong sitting meditation in a Toronto park, wikimedia Commons,http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Toronto_Falun_Gong_Exercises_6.jpg
A woman performs the Falun Gong sitting meditation in a Toronto park, wikimedia Commons,http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Toronto_Falun_Gong_Exercises_6.jpg

Quant il est question d’être présent-e à soi-même, à son propre corps, à l’instant présent, nombre d’entre nous pensent à la méditation. Elle est souvent étonnement efficace. Sous la forme de la « méditation de pleine conscience » (1) elle devient même un outil thérapeutique reconnu, et dont l’intérêt est scientifiquement validé, par exemple pour des personnes ayant vécu des épisodes de dépression grave (2).

En ce qui me concerne, elle ne m’a jamais été d’une grande utilité. Peut-être est-ce le fait que « je pense trop » (pour reprendre le titre d’un des livres de Christel Petitcollin (3)), mais mon mental est bien trop puissant pour se laisser calmer facilement. Je ne peux rien prouver, mais je me demande ce que vivent les autres personnes surefficientes mentales. Ont-elles la même difficulté?

Mon parcours de vie m’a aussi montré que, quand mes stress post-traumatiques se réveillent, en plus de mon mental, c’est tout mon corps qui est en alerte, avec une intensité telle que c’est comme si je jouais ma vie. Essayer de méditer pour arriver à me recentrer dans de telles circonstances est voué à l’échec. Visiblement, c’est ainsi que fonctionne un stress post-traumatique (4), donc je ne dois pas être la seule dans ce genre de situation.

J’ai donc dû trouver mes propres outils. Avec le temps, j’en ai adopté quelques uns. La marche en pleine nature, en fait partie. La respiration profonde, lente et liée en fait aussi partie. Parfois ils se combinent (marche en montée). En plus de me ressourcer, c’est particulièrement utile pour revenir à mon corps, à l’ici et maintenant quand je suis particulièrement préoccupée et que mon esprit tourne à toute vitesse. Une autre approche qui marche bien pour moi est tout simplement de m’accueillir et d’écouter ce que je ressens quand je suis trop préoccupée. Etre présente à mon corps est, là aussi essentiel, pour pouvoir « coller » à mon ressenti, l’accueillir et découvrir ce qu’il a à me dire.

Coller à son corps pour prendre conscience et mettre en mots son ressenti, c’est exactement ce que propose le focusing ((5), (6), (7)). Eugene Gendlin a créé ce terme pour décrire ce que faisaient ses client-e-s qui évoluaient le plus dans leur chemin thérapeutique. Il recouvre la manière dont ces derniers se centrent sur leur ressenti corporel pour découvrir, accueillir, puis mettre en mots leur ressenti intérieur. Depuis, cette méthode a largement fait ses preuves comme outil thérapeutique qui a l’avantage de rendre les personnes très autonomes et efficace dans l’observation au quotidien de ce qui se passe en elles dans les situations qu’elles vivent mal (ou bien) ((8), (9), (10)).

Dans mon expérience, avancer sur mon chemin personnel en accueillant mon corps et mes « ressentis corporels » (11) est non seulement un outil thérapeutique, mais c’est aussi un outil qui me permet de revenir à moi, à mon corps, à l’instant présent et souvent, à une bien plus grande paix intérieure. Et il est d’autant plus lié aux autres « outils » de centrage qu’accueillir mes ressentis passe par une respiration lente et profonde, souvent liée….

S’esquisse alors une autre voie que la méditation conventionnelle, que je pourrais appeler la « voie des fortes têtes », faite de suivi de sa propre expérience, de contact avec la nature, avec son corps et avec son ressenti corporel et intérieur.

Je m’en voudrais de comparer une voie à une autre. Je constate simplement que cette dernière me convient et qu’elle me convient d’autant mieux qu’elle résulte du chemin que tracent mes pas, comme dans le poème d’Antonio Machado (12).

Voyageur, le chemin

C’est les traces de tes pas

C’est tout; voyageur,

il n’y a pas de chemin,

Le chemin se fait en marchant

Le chemin se fait en marchant

Et quand tu regardes en arrière

Tu vois le sentier que jamais

Tu ne dois à nouveau fouler

Voyageur! Il n’y a pas de chemins

Rien que des sillages sur la mer.

(1) Jon Kabat-Zinn, Full Catastrophe Living (Revised Edition): Using the Wisdom of Your Body and Mind to Face Stress, Pain, and Illness, Bantam, Revised and Updated edition, 2013

NB: il existe une traduction française, mais sa qualité est très vigoureusement contestée

(2) kuyken, Hayes, Barrett et al, Effectiveness and cost-effectiveness of mindfulness-based cognitive therapy compared with maintenance antidepressant treatment in the prevention of depressive relapse or recurrence (PREVENT): a randomised controlled trial, The Lancet, April 21, 2015, http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(14)62222-4/abstract

(3) Christel Petitcollin, Je pense trop, Guy Trépaniel, 2010

(4) Peter A. Levine Phd., In an Unspoken Voice: How the Body Releases Trauma and Restores Goodness, North Atlantic Books, 2010

(5) Eugene Gendlin, FOCUSING – Au centre de soi, Editions de l’homme, 2006

NB : voir aussi : https://www.youtube.com/results?search_query=focusing+eugene+gendlin

(6) Bernadette Lamboy, Trouver les bonnes solutions par le focusing : A l’écoute du ressenti corporel, Le Souffle d’Or, 2009

(7) Bernadette Lamboy, Devenir qui je suis : Une autre approche de la personne, Desclée de Brouwer, 2003

(8) Marion N. Hendricks, Ph.D, Focusing-Oriented/Experiential Psychotherapy, In Cain, David and Seeman, Jules (Eds.) Humanistic Psychotherapy: Handbook of Research and Practice, American Psychological Association, 2001. http://www.focusing.org/research_basis.html

(9) Robert Elliott & Elizabeth Freire, Person-Centred/Experiential Therapies Are Highly Effective: Summary of the 2008 Meta-analysis, http://www.pce-world.org/about-pce/articles/102-person-centredexperiential-therapies-are-highly-effective-summary-of-the-2008-meta-analysis.html

(10) Focusing : http://www.healthline.com/natstandardcontent/alt-experiential-therapy#1

(11) traduction que je trouve maladroite de l’expression anglaise « felt sense »

(12) http://www.poesie.net/macha4.htm

Je pense mieux, une pépite pour les enfants doués

Christel Petitcollin,Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c'est possible !, Guy Trépaniel, 2015
Christel Petitcollin,Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !, Guy Trédaniel, 2015

 

Dévorer un livre en quelques heures, cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé!…

Comment décrire le sentiment d’excitation qui m’a habitée du début à la fin? Une sonate pour piano de Mozart pour la fluidité de l’écriture? Un toast au caviar pour goût de la nourriture? Un paysage qui s’ouvre devant soi au fur et à mesure qu’on avance et que je découvre de nouvelles perspectives? Tout cela et bien plus encore.

J’avais énormément apprécié de lire «je pense trop». Les propos de Mme Petitcollin «collaient», pour l’essentiel, avec mon expérience et mon parcours de vie. A défaut de piste vraiment concrète pour mieux vivre, c’était précieux pour moi de me retrouver dans ses paroles. C’est certainement l’ouvrage en langue française qui me correspondait le plus. Pour une fois, je ne suis absolument pas sûre de trouver mieux en langue anglaise, même s’il existe au moins un éditeur spécialisé dans le domaine (1). Ca colle tellement bien que, à mes yeux, cela va au-delà du «s’efforcer de comprendre l’autre comme il se comprend lui-même» cher à Carl Rogers. Je ressentais et je ressens toujours «je pense trop» comme un livre écrit de l’intérieur, par une personne surefficiente et pour d’autres personnes surefficientes. Peut-être est-ce pour cela qu’il a eu tant de succès auprès des enfants doués et qu’il est resté étranger auprès des normo-pensants, comme le révèle Mme Petitcollin dans son nouvel ouvrage.

Ce nouveau livre est stimulé et inspiré des correspondances et des interactions que l’auteure a eu depuis le premier livre. Il est écrit avec beaucoup de fluidité sur le ton d’une conversation. Elle s’adresse directement aux personnes surefficientes. Elle aborde une succession de thèmes (au moins un par chapitre), de manière brève et très vivante.

La multiplicité des thématiques abordées doit permettre à de nombreuses personnes d’y trouver leur compte, dans toute la variété des parcours de vie et des manières d’être au monde des personnes concernées. Là encore, ces thèmes sont beaucoup centrée autour de «mettre en mots», «faire du sens», «ouvrir de nouvelles perspectives», «aider à voir ou lire autrement certains aspects de sa vie», et j’ai été fascinée par l’ouverture et les perspectives ouvertes par cet ouvrage. J’ai été tout particulièrement intéressée par le chapitre sur les résonances ou les correspondances entre ce que c’est que d’être une personne surefficiente, asperger ou autiste.

Après, en lisant un texte avec une telle intensité, il y a bien sûr les nombreux moments où j’ai senti le fameux «Ah, mais c’est plus compliqué!». Mais c’est relativement facile de pouvoir trouver plein de nuances et de complexités additionnelles à partir d’un texte pareil! En voici quelques unes qui me semblent particulièrement importantes, en tout cas pour moi.

Mme Petitcollin utilise le terme de «balancier» (2) pour désigner tout groupe humain qui a pour but de regrouper un maximum de membres et de se nourrir de leur énergie. Dans son développement, elle mentionne que de lutter «contre» ou de lutter «pour» est stérile et que les engouements, comme les indignations sont souvent de courte durée, que seul l’engagement à long terme paie. C’est peut-être du au fait que j’ai vu de près quelques luttes pour la défense de droits humains, mais je constate que les organisations qui sont engagées dans ce genre de thématique se doivent de lutter «pour» ou «contre» quelque chose et que c’est une partie inhérente de leur engagement à long terme. Qu’il s’agisse des violences faites aux femmes, des droits des personnes trans, du mariage pour tous, etc., il y a une part non négligeable de recours à la pression de l’opinion publique et de rapports de force dans la défense de toutes les causes qui méritent d’être défendues. Par contre, il faut savoir choisir ses luttes et doser les différents moyens.

Un chapitre entier est consacré au manque d’égo des personnes surefficientes et à ses conséquences dans leurs relations. Ce chapitre contient de nombreuses remarques fort judicieuses, mais il me semble qu’il y manque une clef. Cette dernière est que la sécurité intérieure, fondement d’une bonne image de soi et d’un égo normalement développé est normalement le fruit d’une expérience incarnée, corporelle, que fait le tout petit enfant quand il est accueilli et aimé de ses parents et que ces derniers le lui signifient adéquatement, par un contact corporel respectueux et pleinement habité. Quand cette sécurité intérieure n’est pas là, il n’y a pas moyen de construire quoi que ce soit de solide. Pour se remettre sur pied, il faut faire cette expérience, toujours de manière incarnée et ceci quel que soit son âge. C’est ce qu’affirme, entre autres, l’haptonomie (3) et je dois constater que cela correspond à mon expérience. Dans la mesure où Mme Petitcollin confirme que, dans sa pratique, une grande proportion de personnes surefficientes ont subi de solides traumatismes dans leur parcours de vie, il me semble que ce point est susceptible d’en aider un certain nombre.

L’auteure consacre une section à la pathologisation des états d’âme. Elle fait remarquer, à très juste titre, la surinflation des codes diagnostiques dans les éditions successives du DSM (4), que sa toute dernière édition, le DSM-V, a dépassé toutes les bornes en la matière (par exemple, en pathologisant tout deuil au-delà de quinze jours). C’est littéralement à se demander qui est vraiment dément dans cette affaire et il y a encore bien pire dans ce document!

Mais, si tout code diagnostique peut être très mal utilisé, cela peut être dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai vu de près des ados et des adultes hyperactifs et des personnes souffrant de troubles bipolaires. J’ai vu de près la souffrance d’ados tellement mal dans leur peau qu’elles allaient jusqu’à s’automutiler et dont la scolarité, en cendres, les privait de toute perspective. Je les ai aussi vu «rassembler leur vie», «se retrouver» une fois sous ritaline, pouvoir mener une vie bien bien plus satisfaisante à leurs yeux et choisir de conserver cette médication. J’ai aussi vu des adultes hyperactifs, avec leur propre vie et leur famille en petits morceaux. Je les ai aussi vu pouvoir se rassembler et retrouver une vie bien plus satisfaisante et harmonieuse (pour eux-mêmes et pour leurs proches) avec ce même médicament qu’on stigmatise tant. Et j’ai toujours autant de mal à comprendre comment on pourrait risquer «d’assommer une classe entière» avec une molécule qui est un stimulant du système nerveux central (c’est une amphétamine), qui a été prescrit contre la narcolepsie avant qu’on trouve mieux!

L’auteure consacre une section au monde «2.0» qui est pour elle une grande source d’espoir. J’avoue être infiniment plus réservée à ce sujet. Nombre de communautés qui apparaissent sur internet souffrent exactement des mêmes maux que nos sociétés: andro-centrées, centrées sur des personnes de couleur blanche, misogynes, homophobes, transphobes, etc. Les personnes dominantes de ces groupes sont presque exclusivement des hommes et ce sont les plus pugnaces, les plus narcissiques et les plus à même à vivre dans une atmosphère de conflit perpétuel qui l’emportent (5). Dans cet univers, pour citer Mme Petitcollin, les crimes ne sont pas nécessairement punis, bien au contraire, ce sont souvent ceux qui les dénoncent qui sont attaqués. Par exemple, dans le cas de certaines des femmes qui ont dénoncé la misogynies des jeux informatiques, le harcèlement est allé jusqu’à des menaces de mort et des menaces d’attentat lors de leurs apparitions publiques (6). Leurs harceleurs courent toujours et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas condamnés unanimement. Certaines communautés Open Source tentent de mettre en œuvre des mécanismes de modération, mais elles en sont aux balbutiements (7).

Il y a aussi plusieurs chapitres sur la vie en société et sur le monde professionnel qui me laissent un peu réservée. Peut-être que c’est juste une question de l’ordre des mots, mais il me manque une phrase qui dirait en substance «même en faisant de votre mieux, attendez-vous à ce que cela ne soit pas simple et à ce que cela reste problématique». Pour reprendre un exemple de l’auteure, j’ai appris à être (plus ou moins) sage dans ma vie professionnelle et à faire attention de savoir auprès de qui je peux m’exprimer et dire certaines vérités, ou pas. Mais je suis au regret de constater que cela ne fait que déplacer le problème. Quand j’arrive à repérer que ma parole n’est pas bienvenue et à me taire, j’évite en effet des rejets et des agressions. Par contre, c’est une véritable souffrance pour moi que de voir des gens aller à toute vitesse droit dans un mur, et ne rien pouvoir faire, et je me sens souvent emmurée vivante! Après, il me faut digérer.

En ce qui concerne le monde du travail, je suis très pessimiste. A mes yeux, l’indépendance, la voie proposée par Christel Petitcollin, n’est une piste que pour un petit nombre de personnes et j’ai vu bien trop d’indépendant-e-s incapables de tourner et avoir toutes les peines du monde à réintégrer le marché du travail «classique» pour la recommander à qui que ce soit. Par ailleurs, ce dernier est devenu tellement dur et tellement incompatible avec la manière d’être des personnes surefficentes que le seul fait de survivre plus ou moins sur le plan psychique est déjà une réussite majeure. Quant aux entreprises à visage humain dont parle l’auteure et qui seraient compatibles avec les personnes surefficientes, je n’en connais pas une seule.

Il me semble que quand on est une personne surefficiente, il est nécessaire d’apprendre à vivre «en terre étrangère», comme l’écrivait Robert Heinlein (8). Et, comme dans son roman, c’est d’autant plus difficile que, même si nous sommes des aliens, notre différence ne se voit pas. Une autre référence qui me vient est celle de la communauté imaginaire, la Sororité de l’Epée, inventée par l’écrivaine Marion Zimmer Bradley (9). Ce ne sont pas les modèles les plus riants que je connaisse, mais ils correspondent à mon expérience de vie, ils me parlent de la vie de mes amies surefficientes et ils me parlent de la survie dans une société qui n’est à tout le moins pas inclusive quand il n’est pas franchement excluante.

Bref, il s’agit de quelques bémols, de quelques nuances ou de quelques accents mis un peu différemment sur un texte que je ne peux que recommander chaudement à tous les enfants doués, à toutes les personnes surefficientes qui cherchent leur chemin.

(1) http://www.greatpotentialpress.com

(2) Vadim Zeland, Transurfing, Exergue, 2010

(3) Frans Veldman, Haptonomie science de l’affectivité : redécouvrir l’humain, PUF, 2007

(4) Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, American Psychiatric Association, http://www.dsm5.org/Pages/Default.aspx

(5) Voir, par exemple :

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/may/08/misogyny-worse-than-before-internet

http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/08/women-misogyny-internet-mary-beard-female-troll

http://motherboard.vice.com/read/the-chilling-effect-of-misogynistic-trolls

(6) J’ai mis quelques références à ce sujet dans l’article suivant :

https://labyrinthedelavie.net/2014/11/02/les-dupont-lajoie-de-la-mysogynie/

(7) Voir, par exemple:

http://www.zdnet.fr/actualites/conflit-linux-adopte-un-code-de-bonne-conduite-39816070.htm

(8) Robert Heinlein, En terre Etrangère, Robert Laffont, 2014, pour l’édition actuelle

(9) Marion Zimmer Bradley, The Saga of the Renunciates, Mass Market Paperback, 2002

Spiritualités à l’ère du « Je »

 

One of the many Native Alaskan totem poles on display at Sitka National Historical Park, Alaska. Photograph by Robert A. Estremo, copyright 2005.
One of the many Native Alaskan totem poles on display at Sitka National Historical Park, Alaska. Photograph by Robert A. Estremo, copyright 2005.

 

Traditionnellement, la Suisse a accordé peu de priorité à la recherche en sciences sociales. Il y a cependant au moins une exception, à savoir la sociologie de religions, qui est régulièrement stimulée par des programmes de recherches pluriannuels. Ces derniers donnent très souvent lieu à des publications intéressantes.

Le dernier, le programme national de recherche No 58 dont le titre était «collectivités religieuses, état et société» (1), s’est terminé en 2012. Son module No 5, qui s’intéressait à la manière dont les Suisses et les Suissesses se situent par rapport aux religions et à la spiritualité (2) va enfin voir ses résultats paraître en langue française sous une forme étendue. Jusqu’à maintenant, seuls des résumés étaient disponibles online (3). L’ouvrage qui décrit ses résultats de manière plus approfondie est paru en 2014 en langue allemande (5). et il va paraître en langue française aux éditions Labor et Fides dans les jours qui viennent (6). Je trouve juste regrettable que le titre originel (« Religion und Spiritualität in der Ich-Gesellschaft») ait été traduit en («Religion et spiritualité à l’ère de l’ego»). En allemand, le «ich» est le «je». Le traduire par le terme «d’égo» porte indirectement un jugement de valeur négatif sur le «je» en question.

Sur le fond, le constat de ce programme de recherche est intéressant à plusieurs titres:

  • Les «institutionnels», pratiquants (catholiques et réformés) assidus et aux valeurs très conservatrices, sont clairement minoritaires (17%)
  • En regroupant 10% de la population, les «séculiers» (indifférents ou antireligieux) sont toujours minoritaires, mais ils sont clairement visibles.
  • La grande majorité de la population (64%) se définit comme «distanciée». Sans rejeter complètement son appartenance à une institution religieuse, sa pratique est très occasionnelle et la religion a, en fait peu d’importance pour elle.
  • Il existe une dernière minorité qui devient elle aussi visible, à savoir les personnes «alternatives» qui représentent 9% de la population. On retrouve dans cette catégorie des personnes ayant de très nombreuses approches (bouddhistes, tantriques, yogis, praticien-ne-s du chamanisme et/ou des formes féminines de spiritualité, etc.). Toujours selon cette étude, ce sont les membres de ce groupe qui ont les valeurs les moins conservatrices.

Contrairement à ce que certains avaient prédits, la Suisse du début du 21ème siècle ne s’est pas recentrée autour des phénomènes religieux. Elle n’est pas non plus devenue fortement séculière, même si ce groupe est en nette progression. D’aucuns diront qu’elle est dans un entre deux qui est typiquement suisse.

Avec 64% de distancié-e-s, il est clair que les Suissesses et les Suisses ne font plus confiance, ou, en tout cas, n’ont plus une confiance aveugle, dans les institutions religieuses traditionnelles.

Avec 9% d’alternatif-ve-s, il y a au moins une minorité qui se sent tentée d’expérimenter autre chose qui pourrait mieux lui correspondre. Cette minorité est souvent regardée avec suspicion. Ses pratiques sont soupçonnées de sectarisme, source de nombreux dangers. De toute évidence, le risque est réel et il arrive régulièrement que des groupes soient dénoncés pour des pratiques douteuses. Mais est-ce qu’il est moindre dans les groupes majoritaires? Ca n’est pas parce qu’ils ont pignon sur rue et qu’ils sont fortement implantés depuis des siècles que leurs pratiques sont nécessairement différentes. Sans remonter au Kulturkampf, force est de constater que ce sont ces mêmes groupes qui se sont massivement mobilisés contre l’avortement, qui continuent à vouloir réduire les femmes à l’état de domestiques, qui ont lutté contre le partenariat civil enregistré (et le mariage pour tous en France), contre toute forme d’adoption par les couples hétérosexuels, qui prétendent toujours avoir toute la vérité à eux seuls, etc.

Il me semble que le fait de promouvoir des chartes de bonnes pratiques que devraient respecter tous ces groupes (minoritaires ou non) pourrait contribuer à mettre des garde fous et à limiter les conséquences en cas de dérive, en tout cas parmi les groupes qui les respecteraient.

La toute première de ces pratiques, qui devrait aller de soi, serait d’exiger une révision des comptes par une institution fiduciaire externe.

La deuxième consisterait pour ces institutions à proclamer qu’elles ont conscience de représenter un chemin parmi d’autres, qu’elles admettent ne pas avoir toute la vérité (tout au plus elles cherchent la leur) et qu’elles s’engagent à ne pas vouloir imposer leurs règles et leurs comportements à la société civile.

La troisième consisterait à proclamer que l’institution a pour valeur fondamentale le respect de l’autonomie de chaque personne, y compris de ses membres et y compris vis à vis d’elle-même. Pour ce faire, elle prend plusieurs mesures:

  • Elle s’engage à ne pratiquer aucune discrimination qu’elle qu’elle soit, y compris de race, de sexe, de genre, d’orientation sexuelle, d’identité de genre ou pour quelque autre motif que ce soit
  • Elle exige de chaque personne engagée en son sein de se faire superviser (pour leur pratique au sein de l’institution) à ses frais, par une personne officiellement agréée et complètement indépendante de l’institution.
  • Elle exige de chaque personne engagée en son sein de travailler à son développement personnel, là encore à ses frais et par une personne complètement indépendante de l’institution.
  • Elle institue une commission chargée de traiter les plaintes (non respect, manquement à l’éthique, etc.). Cette commission a un pouvoir de décision et elle est composée au moins pour moitié de personnes indépendantes de l’institution.
  • Elle mandate une commission de «révision éthique» elle aussi externe afin d’arbitrer les questions de conflits de pouvoir, d’influence, les désaccords majeurs, voire les dissidences.
  • Elle organise des mécanismes permettant aux personnes de la quitter aisément et sans pression du groupe.
  • Elle organise des mécanismes permettant aux sous-groupes dissidents de se séparer aussi paisiblement que possible. En se constituant en groupes autonomes, ces derniers doivent reprendre ces obligations à leur propre compte.

Tout cela peut paraître très administratif. Mais les scandales qui éclaboussent certaines groupes, dont des groupes ayant des centaines de millions de membres de par le monde, montre que tous profiteraient de règles de ce type.

Sans être parfaites, elles constitueraient des garde-fous relativement solides. Ces derniers pourraient aider les personnes à chercher leur chemin là où elles le sentent juste avec un minimum de garanties de sécurité.

Elles permettaient aussi à des groupes alternatifs d’établir le sérieux de leur comportement et de leur pratique. Ceci pourrait aussi contribuer à permettre à plus de personnes de tirer parti de facettes de l’expérience humaine qu’ils portent et qui peuvent être précieux pour de très nombreuses personnes.

(1) PNR 58: Collectivités religieuses, état et société: http://www.nfp58.ch/f_index.cfm

(2) Module 5: les différentes formes de la vie religieuse: http://www.nfp58.ch/f_projekte_formen.cfm?projekt=137

(3) Collectivités religieuses, état et société (résumé des résultats): http://www.nfp58.ch/files/downloads/NFP58_SS25_Stolz_fr.pdf

(4) La religion à l’ère de l’égo: http://www.snf.ch/fr/pointrecherche/newsroom/Pages/news-141027-communique-de-presse-religion-ere-ego-pnr-58.aspx

(5) J. Stolz, J. Könemann, M. Schneuwly Purdie, T. Englberger & M. Krüggeler (2014). Religion und Spiritualität in der Ich-Gesellschaft. Vier Gestalten des (Un-)Glaubens. Zurich: TVZ/NZN.

(6) J. Stolz, J. Könemann, M. Schneuwly Purdie, T. Englberger & M. Krüggeler (2015). Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Quatre profils d’(in-)fidélité. Genève: Labor et Fides.

Notre relation à la nature, peut-être plus compliquée qu’imaginé

Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)
Ficus Benghalensis, un figuier étrangleur, photo de Forest & Kim Starr, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Starr_010420-0095_Ficus_benghalensis.jpg)

 

Pour moi comme pour de très nombreuses personnes, me ressourcer en pleine nature, en particulier en forêt, est essentiel. Les temps que j’y passe me changent. Le seul fait de sentir l’espace, l’air, la lumière, les arbres et les plantes autour de moi, écouter les oiseaux, être juste là, prendre le temps, fait que je me recentre, que je m’ancre. J’ouvre mes perceptions, je me sens en lien avec la nature qui m’entoure. Cela me donne envie d’y rester plus longtemps, d’y revenir, d’y passer bien plus de temps que ce que je peux faire. Le retour au quotidien, en particulier professionnel, est peu agréable même si je me sens revivifiée. Je ne peux que constater le contraste entre cet espace si précieux et mon quotidien si différent.

Pour autant, j’ai du mal quand j’entends des personnes autour de moi, qui vont presque jusqu’à diviniser la nature, tout en diabolisant les êtres humains. Au fond de moi, cela ne sonne pas juste. Nous venons de la nature, nous en sommes une partie. Comment pouvons-nous être si mauvais en venant d’une nature quasi parfaite, ou inversément?

En fait, les êtres qui nous fascinent le plus sont loin d’être toujours des saints selon nos critères moraux, et de loin s’en faut.

Les chimpanzés qui sont si proches de nous peuvent aussi s’entretuer ou tuer un des leurs (pour des raisons qui souvent nous échappent). Il leur arrive régulièrement de chasser d’autres singes et de s’en prendre tout particulièrement à leurs petits, plus faciles à attraper. Même vu à distance dans un reportage, pour moi c’est particulièrement remuant (1).

Nous savons qu’un lion peut dévorer les petits d’une portée qu’il n’a pas produit, mais après tout, c’est un «grand méchant prédateur» dans notre représentation. En fait, certains des animaux que nous trouvons les plus adorables sont autant des prédateurs que les lions et ils peuvent avoir des pratiques tout aussi terribles. En cas de famine, les loutres de mer mâles n’hésitent pas à kidnapper des petits pour obtenir de la nourriture de leur mère (2). Ils ne rechignent pas non plus à abuser sexuellement de bébés phoques jusqu’à les noyer, et à continuer au-delà de leur mort (3). Les dauphins ont les mêmes pratiques entre eux, ils tuent les petits des femelles pour les pousser à redevenir fécondes. Il leur arrive également de tuer des marsoins sans les manger ni faire quoi que ce soit de leurs cadavres (4). Quant un banc de dauphins arrive, même les requins qui nous font frémir se cachent. Des phoques sont également connus pour abuser sexuellement de manchots (5). Je suis sûre qu’on peut trouver bien d’autres cas encore. En passant, les végétaux aussi ont leurs histoires fratricides. Intéressez-vous, par exemple, aux figuiers étrangleurs.

D’aucuns diront qu’il s’agit des lois de la nature, que nous ne devons pas lui appliquer nos critères moraux et qu’elle vit selon des règles qui lui sont propres. Mais cet argument est problématique pour au moins deux raisons:

Sur le plan des faits, cette affirmation ne tient pas la route. Les éthologues ont montré que les grands primates sont extrêmement proches des êtres humains sur le plan de leurs capacités affectives et relationnelles ((6), (7), (8), (9)). Ils sont parfaitement capables d’empathie, de solidarité, de se mettre délibérément en danger pour sauver l’un des leurs, de tenir compte de de l’autre et de sa réaction probable pour moduler leurs propres actions, etc. Les chimpanzés qui peuvent être extrêmement violents sont aussi très doués en matière de réconciliation. Quant à leurs mœurs politiques, elles ressemblent étrangement aux nôtres! Par ailleurs, un certain nombre d’autres mammifères manifestent clairement de l’empathie au moins dans certaines situations.

Ceci signifie qu’on ne peut pas affirmer que la nature et les humains sont deux univers différents régis par des lois différentes. En fait, nous sommes des grands primates très proches des autres, un très grand nombre de nos réactions et de nos actions ressemblent de si près aux leurs qu’on peut dire que nous sommes infiniment plus animaux que nous voulons l’admettre, tout comme les autres animaux, en particulier les mammifères, sont infiniment plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre. En d’autres termes, nature et culture ne sont pas complètement disjointes et cela rend les choses très compliquées.

L’autre point est que, si la nature nous est si précieuse comme lieu de ressourcement et de recentrement, c’est qu’elle a pour nous une connotation morale, voire spirituelle. Les peuples premiers parlent de la Terre Mère et cette dernière est infiniment précieuse. Ils nous voient au service de sa préservation, en contraste avec la vision occidentale qui est une vision d’asservissement de cette dernière. Alors il n’est pas indifférent d’y constater des choses qui ressemblent à nos pires turpitudes. Et comment concilier ces dernières avec la valeur spirituelle que représente pour nous la nature?

Pour moi, la pire des choses est le déni de ce problème. Nous sommes des animaux comme les autres, ces derniers sont bien plus proches de nous que nous ne voulons l’admettre et il arrive même à ceux qui nous fascinent le plus d’agir d’une manière qui nous révulse tout autant que nos pires actions. Pour autant, le contact avec la nature et les autres être vivants nous est infiniment précieux, il a pour nous une dimension spirituelle. Dont acte.

Il me semble tout aussi essentiel d’éviter d’utiliser les actes des uns pour justifier ceux des autres et réciproquement. Constater des comportements terribles dans la nature ne justifie en rien la barbarie de certaines de nos actions.

Il y a en moi et en de très nombreuses personnes le souci de préserver la vie et la nature, d’en prendre soin, de l’aider à grandir et à s’accomplir. Cela ne signifie pas approuver ce qui s’y passe de pire, d’où que cela provienne. Mais c’est cette attention intérieure à la vie qui vibre quand je suis au contact de la nature. En prendre soin de manière respectueuse me fait grandir intérieurement. A nous et à nos descendant-e-s d’observer les fruits de nos actes. Sommes-nous capables de prendre soin de nous et d’elle «jusqu’à la 7ème génération» comme le souhaitent les peuples premiers?

(1) David Attenborough, the life collection: http://www.amazon.co.uk/The-Life-Collection-David-Attenborough/dp/B000B3MJ1E

(2) Animals can be giant jerks: http://www.iflscience.com/plants-and-animals/animals-can-be-giant-jerks

(3) The other side of otters: http://news.discovery.com/animals/the-other-side-of-otters.htm

(4) ‘Porpicide’: Bottlenose dolphins killing porpoises: http://www.sfgate.com/news/article/Porpicide-Bottlenose-dolphins-killing-porpoises-2309298.php

(5) Seals accused of sexually attacking penguins: http://www.huffingtonpost.com/2014/11/17/seals-sex-penguins_n_6170770.html

(6) Frans De Waal, Our Inner Ape: The Best and Worst of Human Nature, Granta Books; New edition edition (4 Sept. 2006)

(7) Frans De Waal,The Age of Empathy: Nature’s Lessons for a Kinder Society, Souvenir Press Ltd (1 Oct. 2010)

(8) Frans De Waal, Chimpanzee Politics: Power and Sex among Apes, ohns Hopkins University Press; 25th anniversary edition edition (30 Aug. 2007)

(9) Frans De Waal, The Bonobo and the Atheist: in Search of Humanism Among the Primates, W. W. Norton & Company; Reprint edition (8 April 2014)

Solstice d’hiver

Dawn near stonehenge,Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net), published under creative Commons license
Dawn near stonehenge,Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net), published under creative Commons license

Le solstice d’hiver a eu lieu ce matin 22 décembre à 00H03. Lors de ce dernier, la déclinaison du soleil est à son minimum. La journée durant laquelle se produit cet événement est aussi la plus courte. L’hiver « administratif » est défini comme le temps qui sépare le solstice d’hiver et l’équinoxe de printemps.

Traditionnellement, l’hiver est associé au noir (les nuits sont les plus longues) au froid, au repos, à l’intériorité, à l’attente, au yin, à la réceptivité. C’est peut-être parce que nous avons toujours besoin de cet espace que nous vivons aussi mal la frénésie qui s’empare de nos sociétés de consommation à cette même période.

Je sais que, pour moi, m’arrêter à ce moment de l’année est très important.

Les savoir qui sont liés à la symbolique de cette période de l’année sont oraux et, en Europe continentale au moins, ils ont été soigneusement éradiqués par 2000 ans de christianisme hégémonique.

Mais nous avons toujours la capacité de plonger au tréfonds de nous-même, de nous connecter à notre part de « plus grand que nous », de connexion à l’univers, à la Terre Mère, à celles ou ceux qui nous guident, quels qu’en soient le nom. Ce faisant nous avons la possibilité de reconstruire un nouveau savoir, une nouvelle expérience, qui corresponde aux êtres que nous sommes aujourd’hui, qui intègre notre modernité avec notre part intuitive, liée à une expérience spirituelle que l’humanité vit depuis des millénaires.

L’enjeu, c’est de retrouver une part de sens, de connexion et de plénitude qui nous fait si souvent défaut dans nos vies trépidantes.

Et il n’y a nul besoin de « gourou ». Cette expérience est communautaire et la part qu’apporte chacun-e est précieuse. Il ne s’agit pas de remplacer un carcan par un autre, mais de permettre aux êtres humains qui le souhaitent de retrouver un ancrage intérieur qui leur permette de mener leur vie en référence à leur propre conscience et librement.

 

Etre rebelle et vivre avec

 

Le rebelle, Osho Zen Tarot, 1994 Osho International foundation, Suisse, 2005, AGM AGMüller, CH–1812 Neuhausen pour l’édition française
Le rebelle, Osho Zen Tarot, 1994 Osho International foundation, Suisse, 2005, AGM AGMüller, CH–1812 Neuhausen pour l’édition française

 

Pour la plupart des personnes, être un-e rebelle, signifie être en révolte permanente contre tout et contre tout le monde. C’est rarement vu comme quelque chose de positif.

Par hasard, chez une amie, je suis tombée sur une autre vision. Elle possède une édition du jeu de tarot Zen de Osho. En tirant une carte, je suis tombée sur celle du rebelle. C’est la quatrième arcane majeure, qui dans le tarot traditionnel est la carte de l’empereur. Le petit livret d’explication qui venait avec les cartes, disait, entre autres que:

“L’être accompli est l’étranger le plus frappant dans ce monde. Il semble n’appartenir à rien ni à personne. Aucune organisation, aucune société et aucune nation ne peut l’influencer”

Je ne me sens absolument pas “accomplie” ni quoi que ce soit de ce genre! Par contre, je dois bien constater que je suis ainsi faite que je ne rentre dans aucune case préexistante. J’ai cherché ma place dans de nombreux lieux et groupes et, où que j’arrive, je me suis toujours sentie en porte à faux. Pour moi les choses sont “différentes”, “pas aussi simples”, “plus complexes”, etc. Et je connais un certain nombre de personnes qui se sentent dans le même cas de figure.

Pour moi, ne rentrer dans aucune case, ça n’est pas du tout la même chose que d’être en révolte permanente. Pour autant, cela n’est pas nécessairement confortable, loin de là.

Comme les autres êtres humains, j’ai besoin de me sentir appartenir à un groupe ou à un clan. Ne rentrer dans aucune case, c’est me sentir n’être nulle part vraiment à ma place et je dois assumer la solitude qui va avec. L’assumer n’est pas toujours facile ni agréable.

Quand, pour soi, “c’est différent”, “plus compliqué”, les réponses des autres, qu’il s’agisse de spiritualité, de développement personnel, du sens de sa propre vie, de sa manière d’être au monde, etc, n’ont que peu de pertinence. Comme pour les autres personnes qui sont dans ce genre de parcours de vie, je me dois de trouver mes propres réponses et de faire mon propre chemin.

Cela peut avoir des côtés très stimulant que de trouver sa propre route dans la vie, cela peut l’être encore plus quand elle nous est vraiment adaptée. Mais cela demande là encore d’assumer une part certaine de solitude. Cela peut aussi demander d’assumer une grande part de distance voire de rejet de la part de la majorité des autres pour qui “tout tourne rond”, et qui trouve son confort en suivant le chemin et le parcours de vie de son entourage.

Comme les autres personnes atypiques, je suis confrontée à ma propre acceptation (ou non) de ma différence et de mon parcours de vie. Il me faut intégrer d’une manière où d’une autre que je vis dans un monde dans lequel je suis une bête curieuse aux yeux des autres, et qui plus est pas bien adaptée. Etant par exemple, une personne douée d’une très grande sensibilité, la dureté du monde du travail actuel m’est proprement insupportable et me rendre la vie difficile.

Bien sûr que de développer et d’utiliser au maximum mes ressources, de me créer un réseau de proches respectueux et bienveillants, de me trouver un job plus ou moins supportable m’aide à rendre la situation aussi vivable que possible. Mais elle a une dimension existentielle qui demeure malgré tout. “Qu’est-ce que je fais sur cette f… planète?”, “pourquoi moi? Je n’ai strictement rien demandé de tel!”, etc.

Que faire? Comment vivre en paix malgré cette douleur existentielle? A défaut d’une recette magique, j’en suis à prendre acte que, “oui, c’est ainsi”, que la vie dans la société a laquelle j’appartiens à des moments affreux, qu’avec ma sensibilité et mon éthique j’en prends régulièrement plein la figure, que de faire face aux aspects mortifères de ce quotidien me consomme une énergie énorme, que je ne suis pas adaptée à cette planète et encore moins à la société humaine qui m’entoure. Prendre acte est important pour moi. Ca me pose. Cela m’aide aussi à moins me débattre ce qui me consomme aussi beaucoup d’énergie. Cela m’aide encore à revenir à ma source intérieure, à me centrer sur ce qui m’est essentiel et qui nourrit ma vie. Mais cela reste une lutte de tous les jours.

Le millionième cercle

Jean Shinoda Bolen, The millionth circle Conari Press, 2003
Jean Shinoda Bolen,
The millionth circle
Conari Press, 2003

En 2003, la thérapeute Jungienne Jean Shinoda Bolen a publié « The Millionth circle – How to change ourselves and the World – The essential guide to women circles » (« Le millionième cercle – Comment nous changer nous-mêmes et changer le monde – Le guide essentiel pour les cercles de femmes »). Elle avait déjà beaucoup écrit sur les archétypes féminins ((*), (**)) et ses textes sont traduits en de nombreuses langues, sauf, comme d’habitude, en français!

Avec cet ouvrage, Jean Shinoda Bolen a popularisé et réintroduit une tradition de nombre de peuples premiers, à savoir le cercle des femmes du clan. C’est très souvent un espace égalitaire (un cercle), un lieu de pouvoir pour les femmes, un espace de transmission, d’initiation, de solidarité, de stimulation et de compagnonnage.

C’est aussi une tradition que toutes les cultures patriarcales, en appliquant le principe « diviser pour régner » se sont efforcées d’éradiquer totalement. Tant que les femmes sont des rivales et sont complètement centrées sur les hommes, elles ne se constituent pas en tant que groupe et elles ne se révoltent pas pour faire entendre leur voix….

Jean Shinoda Bolen a aussi décrit sa vision en prenant pour analogie l’expérience bien connue de singes macaques  vivant dans des îles japonaises. Sur l’une de ces îles, les singes étaient nourris par les humains qui les étudiaient. A un moment donné, une jeune femelle s’est mise à laver sa nourriture (des patates douces si ma mémoire est bonne) à l’eau de mer. Sa pratique s’est lentement répandue chez tous les jeunes du clan. Avec le temps, les autres clans de singes de cette même île se sont mis à faire de même. Plus tard encore, tous les clans de toutes les îles avaient adoptés sa pratique, alors même que les singes n’avaient aucun contact physique entre eux!

Par analogie, sa vision est que la création d’un premier cercle facilite la création d’un second, qui stimule celle d’un troisième, etc. jusqu’à la création du millionième. Son espoir est que, une fois ce seuil symbolique passé, les cercles vont avoir un impact sur toute la société, de par leur seule existence qui sera devenue incontournable. Alors, les sociétés devront prendre en compte sérieusement les valeurs des femmes engagées dans ces cercles, à savoir prendre soin à long terme de la vie, qu’il s’agisse de celle de la famille, du clan ou de la Terre mère.

Elle décrit sa vision dans ce petit livre de moins de 100 pages, avec une écriture en vers très belle et très poétique.

Dans mon passé, j’ai eu l’occasion de participer à de tels cercles et j’ai constaté qu’ils peuvent être des stimulants puissants pour des femmes qui se situent dans un parcours de vie plutôt traditionnel, pour qui l’archétype de la féminité, la maternité, le fait d’être une épouse et une mère de famille sont des choses essentielles.

C’est nettement moins simple pour des femmes atypiques, dont le parcours de vie est nettement plus queer, qui assument et expriment pleinement leur part « yang » et qui se définissent par elles-mêmes plutôt que d’attendre de compléter un hypothétique autre. Je fais partie des femmes de cette mouvance et il est possible que nous devions créer nos propres cercles, des cercles de louves et de guerrières afin de trouver notre place.

Je m’interroge aussi sur la possibilité de changer la société uniquement en atteignant un seuil donné. Je vois combien les cercles de pouvoir vivent complètement coupés du reste de la société et je peux tout à fait imaginer que ces derniers fassent tout pour entraver un changement qui les dérange et les met en cause, comme cela s’est passé face aux révolutions sociales du 2ème siècle, dont aucune n’a vraiment pu être achevée à cause de cela.

Mais cela me parait une belle vision et une belle initiative de la part de Jean Shinoda Bolen qui gagne à être connue et tentée par un nombre croissant de femmes de par le monde. C’est pour cela que j’en parle.

Il se trouve aussi que, pour une fois, le monde de l’édition francophone s’est quelque peu réveillé et cet ouvrage a enfin été traduit en Français. Comme le titre de la traduction française n’a strictement rien à voir avec le titre du livre originel, ni avec son sujet d’ailleurs, il faut un peu chercher. Mais il est disponible dans toutes les bonnes librairies:

Jean Shinoda Bolen La pratique des cercles de compassion Jouvence, 2011
Jean Shinoda Bolen
La pratique des cercles de compassion
Jouvence, 2011

 

(*) Voir: Jean Shinoda Bolen, Goddesses in every woman, Harper & Row 1984, Quill Editions, 2004

(**) Voir: Jean Shinoda Bolen, Goddesses in older women, Harper Collins 2001, Quill Editions, 2002