Vivre avec la part d’enfer de nos vies

Hieronymus Bosch, The garden of earthly delights, oil on canvas between 1480 and 1505, Prado Museum, Source: Wikimedia Commons
Hieronymus Bosch, The garden of earthly delights, oil on canvas between 1480 and 1505, Prado Museum, Source: Wikimedia Commons

 

Vous les avez sans doute déjà rencontrées. Il y a nombre de personnes autour de nous pour qui «il n’y a pas de hasard», «tout a un sens», «nous vies seraient pleines de synchronicités», les épreuves quelles qu’elles soient, nous seraient envoyées pour nous permettre de progresser sur notre chemin de développement spirituel, etc. Certaines philosophies vont même jusqu’à affirmer que nous serions à l’origine de tout ce que nous traversons dans nos vies.

Voyez-vous ça.

Chacune et chacun a, bien sûr, droit à ses croyances, mais j’ose affirmer que tout n’a pas un sens en ce bas monde.

Il y a dans la vie de certaines personnes une part d’enfer, une part d’horreur, d’absurdité radicale, de ce qui n’a pas le moindre de sens et les personnes qui survivent à ce genre de trauma doivent faire avec leurs conséquences à très long terme.

Voici juste quelques exemples. Ils n’ont rien de représentatifs, mais je les connais de première main. Je me suis, bien sûr efforcée de les anonymiser pour des raisons éthiques évidentes.

A la fin de la seconde guerre mondiale, sur la frontière suisse, des soldats sont forcés d’assister à l’un des derniers massacres sur le front ouest, celui de la partie française d’un village à cheval entre les territoires suisses et français. Les habitants savent que les allemands arrivent. Ils tentent de s’enfuir en traversant la frontière. Les soldats du côté Suisse ont aidé de nombreuses personnes à traverser la frontière. Mais tout le monde n’est pas parti. Quand les SS arrivent, ceux qui sont en poste sur la frontière n’ont pas d’autre choix que d’assister au massacre des personnes qui sont restées, ainsi qu’à la mise à sac du village qui s’ensuit. L’un d’entre eux, ne parlera de ce qu’il a vu à ses proches qu’au delà de l’âge 90 ans. Quand bien même il n’avait jamais rien dit avant, sa fille aînée vit avec des flashes de scènes de guerre et de massacre depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvienne.

Dans une famille apparemment bien sous tous rapports, l’oncle vient très fréquemment en visite. Pour les parents, rien de plus naturel. Sauf que l’oncle en question abuse régulièrement de la fille aînée du couple. Celle-ci ne dit rien à ses parents et ne leur demande pas d’aide. Elle voit bien que le comportement de son père à son égard est très ambivalent. Quand à sa mère, elle sent bien qu’elle ne la croit pas, qu’elle ne peut pas se fier à elle et qu’elle préférera protéger son frère plutôt que de défendre sa fille. Trente ans après, elle a tous les symptômes de stress post-traumatiques (cauchemars récurrents, réveils en hurlant, flashes, situations qui la ramènent à ce qu’elle a subi et à sa terreur, etc.).

C’est une famille d’origine très modeste. La grand-mère est d’origine immigrée et vient d’une famille très pauvre. Sa propre mère ne savait ni lire ni écrire. Le grand-père, d’origine paysanne tenait un bistrot. C’était un troquet très simple, dans lequel on trouvait de tout, y compris les petite frappes du lieu. Elle travaillait dans ce bistrot pour nourrir sa famille. Elle était la seule à travailler, ses frère étaient au chômage et il n’y avait pas encore d’assurance. Elle a fini par l’épouser. Une promotion sociale? Pas si simple. Elle ne peut pas rejoindre le lit conjugal avant que son mari ne soit endormi. Sa fille et sa petite fille soupçonnent fortement qu’elle a été abusée dans ce lieu où elle travaillait et que son mari a quelque chose à voir dans ce qui s’est passé. Mais elle est morte à 62 ans à peine et sans rien dire.

Sa fille a eu un fils. Il lui arrivait fréquemment de le laisser à sa mère pour sortir un moment. Cette dernière s’occupait alors de tout, y compris de la toilette intime de l’enfant. A certaines reprise, elle abuse de l’enfant en le tripotant dans le bain. L’enfant sent que cela n’est pas sain et se débat. Il panique. Dans l’eau, il prend la tasse et a peur d’étouffer. La grand-mère lui fait comprendre qu’il n’y a rien eu. Après tout elle aussi a subi des choses et a dû se taire. Il faudra 50 ans à l’enfant et des années de travail intensif sur lui avant de retrouver la mémoire de ces événements qui ont marqué sa vie d’une trace indélébile.

Ce sont juste trois histoires. Il y en a tant d’autres. Nombre d’entre elles sont encore bien plus horribles. Mais, même anonymisés, elles permettent d’être concret.

Dans le premier cas, est-ce que les habitants de ce village ont été les victimes de criminels de guerre de la pire espèce ou est-ce que ces derniers n’ont été que l’instrument d’une expérience que devaient vivre ces derniers? Au nom de quoi les soldats qui gardaient la frontière devaient faire l’expérience d’assister à un massacre et une mise à sac et vivre avec le reste de leur vie? Et toujours au nom de quoi est-ce que l’un des enfants de ces derniers devait faire l’expérience de vivre avec un stress post-traumatique transmis par son père?

Les autres parcours de vie, les crimes dont les personnes ont été victimes et les conséquences que ces derniers engendrent posent les mêmes questions.

Pour ma part, j’affirme qu’il n’y a aucune finalité derrière ces situations terribles. Personne ne nait dans le but d’être torturé. Les humains qui commettent ces actes sont responsables de ces derniers. Les êtres qui les subissent en sont les victimes. 

En plus de voir leurs vies bouleversées par les conséquences des traumatismes qu’elles ont subi, les victimes doivent faire face à des questions existentielles lourdes à porter. « Pourquoi moi ? » « Pourquoi les autres semblent vivre apparemment heureux à côté de moi et sans avoir subi la même chose ? » « Pourquoi ai-je survécu alors que d’autres sont morts ? » « Pourquoi est-ce que je dois en plus vivre avec les conséquences des traumatismes que j’ai subi, conséquences qui me rendent la vie extrêmement difficile ? »

Les personnes victimes de ce genre de situation peuvent légitimement ressentir un sentiment profond d’injustice et de révolte, maudire la Vie, la Divinité (quel que soit le nom qu’elles leur donnent) ou quelque autre absolu.

Aller de l’avant malgré tout, se libérer des entraves qu’elles portent malgré elles, va nécessiter un engagement très important et durable de leur part. Même si elles avancent, devoir sans cesse ramer et remettre l’ouvrage sur le métier peut renforcer leur sentiment d’injustice et de révolte. La révolte et la colère peut être un moteur qui les aide à avancer. Pour autant, il est essentiel qu’elles évitent de tomber « du côté obscur de la force », de s’enfermer dans la rancoeur et le ressentiment, ce qui n’est pas toujours simple.

Les années aidant, il vient un moment où elles se retrouvent et vivent mieux. Elles peuvent progressivement laisser la colère et la révolte s’en aller, fragment par fragment, et s’ouvrir à une autre manière de vivre. Ce faisant, elles auront fait l’expérience qu’elles sont capable du tour de force qui consiste à se libérer d’entraves auxquelles d’autres ne survivent pas. Même si elle s’éloignent, elle auront aussi fait l’expérience de la part de non sens radical que des êtres peuvent subir sur cette terre. Et elles ont pu s’en libérer et en sortir grandies.

Une réflexion sur « Vivre avec la part d’enfer de nos vies »

  1. Excellente réflexion ! Poignante car vécue et venant dans la chair ! Je t’embrasse ! Marie-Odile Sanchez 

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s